Economic liberties<br> (including drugs, corruption, misdeeds of the EU cooperation policy, ...)

Historiquement, en particulier depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la région connue comme le Triangle d’or, au confins des jungles montagneuses de la Thaïlande de la Birmanie et du Laos, est une des plus importantes zone dans la monde de production d’opiacés. Les Occidentaux portent une lourde responsabilité dans cette spécialisation des minorités ethniques vivant dans ces pays et parfois chez leurs voisins. D’abord l’Angleterre qui, au XIXème siècle, pour ne pas avoir à payer à leur juste prix les soieries et le thé qu’elle importait, a inondé la Chine d’opium produit en Inde. Les minorités de ce pays lorsqu’elles ont migré dans les pays voisins au XIXème et au Xxème siècle ont emmené avec elle la tradition de la culture du pavot et de la consommation de l’opium. Ensuite, lorsqu’en 1949, les forces de Tchang Kai Tchek vaincues par les communistes se réfugièrent en Birmanie, elles développèrent la production de l’opium afin de financer, avec l’appui de la CIA, la reconquête de la Chine. Durant la guerre d’Indochine, le colonel Trinquier, s’assura la fidélité des supplétifs Méo en les aidant à commercialiser leur opium. Politique qui fut amplifié par les Etats-Unis durant la guerre du Vietnam : la CIA de nouveau ferma les yeux sur l’implication des généraux vietnamiens et laotiens dans le trafic d’héroïne, même si les GI en furent les principales victimes.



Ces antécédents contribuent à expliquer que depuis une trentaine d’années le Triangle d’or dispute au Croissant d’or la première place comme producteur d’opium et d’héroïne dans le monde. Ces trois ou quatre dernières année la région a produit annuellement entre 1000 et 1500 tonnes d’opium, de quoi fabriquer de 100 à 150 tonnes d’héroïne principalement destinée à l’Asie, au Pacifique et à l’Amérique du Nord. Mais depuis la seconde moitié des années 1990, la région est également devenue productrices d’amphétamine sur une large échelle, production qui est écoulée en Asie du Sud-Est et jusqu’en Extrême Orient. Ces énormes productions illicites alimentent dans toute la région corruption et violation des droits de l’Homme. Mais l’impact de la drogue et son rôle politique économique et politique n’est pas le même dans le cas des trois pays que nous avons à considérer.



I. Le cas du Vietnam



Le volume des productions d’opium varie d’abord considérablement d’un pays à l’autre. Il est de 1000 à 1200 t. en Birmanie, de 150 t à 200 t au Laos et de quelques dizaines de tonnes seulement au Vietnam. Quant à la production d’amphétamine, si l’on excepte la Chine qui elle-aussi un important producteur, elle est dans la région quasi exclusivement birmane ou provient de la délocalisation de laboratoires birmans chez ces voisins. Elle pourrait avoir dépassé 50 millions de pillules d’amphétamine et d’ecstasy en 2002.



Avant d’en venir à la Birmanie qui représente le foyer le plus important de drogues, nous nous arrêterons sur les cas du Vietnam et du Laos qui sont des territoires de transit et de consommation de ces produits.



Le problème de la drogue au Vietnam, du point de vue du trafic et de la consommation, a en effet atteint un tel degré de gravité que des membres de la vieille garde du Parti communiste en sont réduits à invoquer la responsabilité de « forces hostiles non-identifiées ». En octobre 1998, celui qui était le secrétaire général du Parti, le général Le Kha Phieu, accusait explicitement « ces forces » d’exploiter la drogue « pour saboter le pays ». Dans le Nord, certains dirigeants mettent en effet directement en cause les autorités chinoises. Accusation apparemment fondée sur le fait que de grandes quantités de dérivés amphétaminiques chinois et, depuis peu, d’héroïne birmane, entrent dans le nord du pays à partir de la Chine.



L’impuissance des autorités à lutter contre le trafic des drogues n’est pas sans rapport avec le caractère endémique de la corruption. Cette dernière, qui commence avec les policiers mal payés fermant les yeux sur les petits trafics en échange d’un bakchich, n’épargne aucune des structures de l’administration. Selon un rapport du cabinet hongkongais Political and Economic Risk Consultancy (PERC) rendu public en mars l998, le Vietnam figure, après la Thaïlande et l’Indonésie, au troisième rang d’une liste de 12 pays d’Asie du Sud-Est et d’Extrême-Orient les plus corrompus. En 1997, Vu Xuan Truong, le responsable de la lutte antidrogues, a été exécuté pour avoir dirigé, durant de longues années, d’importants réseaux de trafic et, en novembre 1998, le chef des services antidrogues de Lai Châu a été convaincu de se livrer au trafic de l’héroïne. Enfin, des rumeurs ont circulé en 1999 sur l’implication d’officiels vietnamiens dans le trafic de drogues sur le territoire chinois. Ils auraient été arrêtés au Vietnam sous la pression des autorités de Pékin.



On peut également remarquer que les plus importantes routes de la drogue sont l’axe routier Laos-Vietnam par l’autoroute 7 de Luang Prabang à Vinh. Ensuite, toujours sur l’axe Laos-Vietnam, la piste 14B de Savannkhet à Danang/Hoi An. Or, les militaires sont les seuls représentants de l’État dans ces régions sous-administrées et leurs camions, transportant officiellement du bois et de la ferraille du Laos au Vietnam, y circulent de façon ininterrompue.



Il est également probable que la lutte soit utilisé pour des règlements de compte dans le cadre de conflits de pouvoir à l’intérieur du Parti et que les personnes exécutées ne sont pas nécessairement les plus compromises. Mais la lutte contre la drogue est également utilisée pour mener un contrôle accru sur la population : au printemps l997, le Vietnam a durci sa législation antidrogues, rendant passible de la peine de mort la possession d’au moins 100 grammes d’héroïne (contre un kilogramme auparavant) et de 5 kg d’opium (contre dix). En 1998, 49 personnes ont été condamnées à mort pour trafic de drogues, 86 en 2000. Devant l’incapacité de la police de mettre fin à la distribution des drogues, le gouvernement a promulgué le 1er juin 2001, une nouvelle loi sur les stupéfiants (23/2001 QH10), dont les articles 52 et 54 prévoient « la protection des sources humaines », c’est-à-dire des informateurs. La presse a interprété ces dispositions comme un appel à la délation, indiquant que les dénonciateurs recevraient une prime.



II. Le cas du Laos

Dans le cas du Laos, du fait d’une longue tradition interrompue de production et d’usage, les drogues sont moins stigmatisées qu’au Vietnam. Mais elles sont également utilisées, d’une autre façon, pour réprimer les minorités ethniques. L’aide de l’agence onusienne, le PNUCID et d’autres agences internationales, qui porte en particulier sur la construction de routes pour désenclaver les régions productrices d’opium, constitue également un outil géopolitique entre les mains du gouvernement pour « intégrer » les minorités ethniques, qui jouissaient d’une autonomie de fait ou, comme les hmong, qui appuient une guérilla dans certaines régions. Au nom de la lutte antidrogues, on déplace des minorités comme les Kamu ou les Hmong des hauteurs où ils vivent traditionnellement vers les vallées desservies par les routes. Le changement radical de cadre de vie provoque d’énormes problèmes de santé. En imposant des cultures de rizière à des cultivateurs sur brûlis, on les rend vulnérables à des maladies comme le paludisme qui font désormais des ravages dans leurs rangs.

Au niveau de la corruption, les drogues jouent un rôle relativement similaire à celui qui est le leur au Vietnam. D’ailleurs des militaires des deux pays paraissent coopérer activement. Un expert, qui a participé à la réunion du mini-groupe de Dublin (instance informelle qui regroupe les pays de l’OCDE) le 18 mai 1998 à Vientiane, nous a affirmé que des camions militaires vietnamiens entrent au Laos par le poste-frontière de Na Pe, dans la province de La Xao, pour prendre livraison de l’héroïne produite dans les laboratoires de la région. Ce poste-frontière a été ouvert par un général connu comme le « Khun Sa laotien», alors qu’il était directeur de la société Phu Doi en charge de l’exploitation forestière du nord. On dit qu’il utilisait les véhicules de la société qui traversent chaque jour le pays d’est en ouest et du nord au sud pour faire transiter la drogue destinée à l’exportation. La réputation sulfureuse de ce général n’a pas empêché sa promotion au poste de ministre du Tourisme pour préparer l’année du tourisme au Laos qui a eu lieu en 1999. Il a été remplacé à la tête de Phu Doi par le général Phoumi.

Le Laos reste également le territoire de transit pour des stimulants synthétiques produits en Birmanie et destinés à la Thaïlande. Les saisies de méthamphétamine sur le territoire laotien ont connu une augmentation constante ces dernières années : de 96 000 cachets en 1996 à plus d’un million par an à partir de l’année 2000. Les retombées économiques représenteraient quelque 150 milliards de bath thaïlandais.

Elles ne sont certainement pas étrangères au projet d’ouverture dans la capitale d’un bowling de 18 pistes, de construction d’hôtels de luxe – dont le taux de remplissage ne dépasse pas 20 % – et de l’afflux de voitures importées. En quelques mois, on voit des fortunes se faire dans le Vientiane d’aujourd’hui, et tout le monde semble vouloir se mettre au trafic du ya baa. Celui-ci se développe d’autant plus facilement que la collusion entre policiers et trafiquants est notoire dans un pays où le salaire d’un petit fonctionnaire laotien est de 20 dollars par mois alors qu’un kilogramme de viande de bœuf en vaut presque trois. En haut de l’échelle administrative régionale, un chef de district ne touche que 160 dollars.



III. Le cas de la Birmanie



Si au Vietnam et au Laos les drogues ne jouent qu’un rôle relativement secondaire tant au niveau de la corruption que de la violation des droits de l’Homme. Il n’en est pas de même en Birmanie qui est certainement, stricto sensus, un narco-État, actuellement le seul véritable narco-État de la planète. J’entends par narco-État, un État dans lequel la production et le trafic de drogues n’alimentent pas seulement la corruption individuelle, mais financent, sur une large échelle, les activités économiques et militaires du pays.



Accords avec certaines minorités ethniques pour le partage des profits du trafic



Jusqu’en 1989, les militaires birmans n’étaient impliqués qu’à titre individuel dans le trafic. Cette année, après avoir réprimé dans le sang les mouvements populaires l’année précédente, la junte militaire qui a pris le nom de SLORK a l’habileté de négocier avec tous les groupes rebelles issus de l’ancien Parti communiste qui s’est effondré notamment à la suite de la rébellion de ses troupes, composées de minorités ethniques, en particulier les Wa, contre la direction ethniquement birmane. Ces Wa sont traditionnellement producteurs d’opium dans leur montagne du nord-est, à la frontière chinoise et le siège du Parti, à Penshang, abritait des fabriques d’héroïne. Au terme des accords, les anciens rebelles conservaient leur prérogatives territoriales, leur armes et une liberté de circulation utile pour le développement d’un trafic désormais partagé avec les militaires. Ce partage du pactole a été négocié par Khin Nyunt, le chef des renseignements militaires qui reste aujourd’hui l’homme fort de la junte. Il passe ensuite des accords du même type avec les Shan de la Shan State Army, les Palaung, les Pa-O et finalement les Kachin en octobre 1993.



L’argent tiré du trafic de drogue permettra à la junte d’écraser les minorités comme les Môn, les Karenni et les Karen, qui ne cultivent pas traditionnellement le pavot et n’ont pas passé d’accords avec la junte. En effet, on estime que durant la première moitié des années 1990, les militaires birmans ont acheté pour environ un milliard d’armement, notamment des avions de combat à la Chine, alors que les réserves en devises du pays n’ont jamais dépassé 300 millions de dollars. Le journalistes de la Far Eastern Economic review, Bertil Lintner, a retrouvé la trace de cet argent dans des banques de Singapour.



La seconde étape de l’implication de la junte dans la drogue a été franchi avec la reddition du grand trafiquant sino-shan Khun Sa. Ce dernier, pris en étau entre l’armée birmane et les troupes wa, s’est finalement rendu en janvier 1996, alors qu’il était encore à la tête d’une armée de 10 000 hommes bien équipés et qui n’avait pas été militairement vaincu. En échange, il lui a été attribué une luxueuse résidence dans un compound réservés aux militaires à Rangoun et ses enfants ont pu investir sa fortune dans des activités légitimes, compagnies de transport, super-marché, casinos. Pas question de répondre par conséquent à la demande d’extradition formulée par les Etats-Unis. Quant à ses laboratoires d’héroïne, ils sont immédiatement passés sous le contrôle de l’armée.



Laboratoires le long de la frontière thaïlandaise



La place de Khun Sa, mais cette fois en tant qu’allié de la junte, a été occupée par Wei Shao Kang. Ce dernier est né au Yunnan en 1946. Sa famille émigra en Birmanie après la victoire de Mao en Chine et s’installa dans les montagnes peuplées par l’ethnie wa, à Vingngun. Son frère aîné, Wei Shao Long, fut alors membre des réseaux du Kuomintang (KMT) qui tentèrent de reconquérir la Chine avec l’aide de la CIA. Au début des années 1970, la famille Wei Shao fut chassée par les communistes birmans (PCB). Wei Shao Kang devint le trésorier de Khun Sa de 1976 à 1983, puis rompit avec ce dernier pour établir son propre réseau d’héroïne en utilisant ses anciennes relations avec le KMT et les Wa. Après avoir financé l’installation d’une force wa autonome le long de la frontière thaïlandaise il a accepté, au début des années l990, de se rallier à l’UWSA (United Wa State Army) pour en constituer le Commandement sud. A partir de cet établissement militaire, il a attiré plus de 20 000 paysans wa qui se sont installés le long de la frontière thaïlandaise et mis en place des laboratoires d’héroïne et d’amphétamine. La zone contrôlée à l’origine par les Wa de Wei Shao Kang, au Loilem /Sam Sao, s’est ainsi considérablement étendue vers le nord, occupant toute la vallée de Mong Yawn, et débordant le Doi Mak On, en direction de Mong Hsat. Wei Shao Kang fait de fréquentes visites aux autorités de Rangoun et Khun Nyunt a été filmé par des journalistes thaïlandais en train de rendre visite à son QG. Pour montrer qu’ils n’ont aucune intention d’abandonner leur nouveau territoire, les Wa du sud se sont lancés dans un développement intensif. Des routes goudronnées, deux barrages de béton dont un sur la rivière Yawn, des écoles, des dispensaires sont en cours de construction. La ville de Tachilek, dans l’État shan, offre tous les signes d’intenses activités de blanchiment de l’argent de la drogue.

La gestion des casinos de Khun Sa y serait assurée par le groupe Myanmar Mayflower dont le président, Chao Wen, est un ex-officier des services de renseignements toujours lié à l’homme fort du régime, le général Khin Nyunt. Le groupe possède sa propre banque, Myanmar Mayflower Bank, dont un des principaux actionnaires serait le Brigadier Général Win Tin, qui était ministre des Finances de la junte militaire (SLORC) en 1996. Myanmar Mayflower a investi dans la compagnie Yangoon Airways en rachetant, en août 1997, 49 % de ses parts détenues par le groupe Thaï Krong Sombat Co. Ltd., les 51 % restants étant détenus par Myanmar Airways, la compagnie nationale. A Tachileck, les agences de Myanmar Mayflower Bank et de Yangoon Airways sont contiguës. Pour gérer ses autres affaires dans cette ville, Khun Sa s’appuie sur son fils Sam Zerng, et sur un fidèle de longue date, Yang Wang Hsuan. Ce dernier est un Chinois qui, à l’époque où Khun Sa dirigeait la Shan United Army, dans les années l970, s’occupait des investissements de son chef dans la drogue.

Les autorités birmanes déclarent, quant à elles, que les Wa sont en train de transformer cette région en « zone libre de l’opium ». Pourtant, dès le mois d’octobre 1999, le général thaïlandais Permpong Chavalit, directeur du Centre de Contrôle des Drogues pour les provinces du Nord-est admettait, dans un véritable constat d’échec, qu’elles étaient devenues la nouvelle voie d’entrée pour la contrebande des stupéfiants en provenance de Birmanie, du fait du durcissement des contrôles sur les frontières des provinces du Nord. Il évalue le trafic à 2 millions de cachets d’amphétamine, qui pénètrent chaque mois via les régions de Loei, Ubon Ratchathani, Nakhon Phanom, Nong Khai et Mukdahan.



Après une série d’incidents qui se sont déroulés le long de la frontière depuis l’année 1999, pour la première fois, en février 2001, les autorités thaïlandaises mettaient en cause le pouvoir birman, l’accusant d’être directement impliqué dans le trafic d’amphétamines à destination de la Thaïlande. La crispation entre les deux pays a duré cinq mois et provoqué une crise majeure entre Rangoon et Bangkok. Celle-ci s’est traduite en février 2001 par l’affrontement militaire le plus sérieux qu’aient connu la Birmanie et la Thaïlande dans leurs relations tumultueuses de ces dix dernières années. Le prétexte a été la violation de la frontière nord de la Thaïlande par l’armée birmane qui avait l’intention de prendre à revers les camps des rebelles shans de la SSA (Shan State Army), lesquels sont établis le long de la frontière entre les deux pays. Ces incidents se sont renouvelés durant la première moitié de 2002. Cependant, s’il existe des contradictions sur la politique à mener à l’égard de la Birmanie entre l’armée et le gouvernement, un consensus existe parmi les autorités thaïlandaise pour préférer un régime fort et stable à un régime démocratique dirigé par Aung San Su Ki.

Des paysans lourdement taxés

Les paysans qui cultivent le pavot faute d’autre alternative économique, sont lourdement taxés par les militaires. Dans le sud de l’État shan, qui produit 80% de la production de pavot du pays, les officiers des quelque trente bataillons qui y sont déployés, incitent ouvertement les paysans à cultiver le pavot. C’est le colonel Win Kyi, patron du MOC, [MOC : Military Opération Command, Etat-Major qui contrôle plusieurs bataillons, il est basé à Mong Taw.] qui supervise la taxation à la fois, des paysans qui ont opté pour la production de pavot, des collecteurs qui revendent l’opium sur les marchés de gros et des propriétaires des laboratoires d’héroïne. Pour planter le pavot les paysans disposent d’un permis signé du lieutenant-colonel Myint Sway, commandant le 65° bataillon d’infanterie basé à Mong Ton, ou de son adjoint le major Soe Naing. Cet officier est officiellement en charge de la taxation de la drogue dans ce secteur. Son prédécesseur appartenait au 225ème bataillon d’infanterie. Un roulement est ainsi organisé entre les unités, car les commandants de bataillons prélèvent également des taxes pour l’entretien de leurs unités, taxes qui s’ajoutent à celle que les paysans doivent payer pour planter le pavot. Chaque paysan doit donc payer une taxe importante à la fois par champ de pavot exploité et pour chaque bataillon, (de deux à quatre en moyenne), installé dans son district.

Les paysans ont obligation de livrer leur récolte exclusivement aux collecteurs qui revendent l’opium sur les marchés de gros. Ces collecteurs sont accrédités par l’armée, et seuls autorisés à acheter. La drogue est ensuite livrée sur les marchés de l’opium à Nawng Payen, à Nakawngmu dans le district de Mong Ton sous contrôle d’une milice pro-gouvernementale, à Mong Taw secteur directement contrôlé par l’armée birmane, mais aussi à Hoyawd et Ban Hoong dans le district de Mong Hsat sous contrôle de l’UWSA..

La taxation de l’opium et de l’héroïne par l’armée birmane varie entre 20 et 25 % du prix de vente local. Sur les marchés, le prix qui avait été payé aux paysans producteurs a alors doublé, passant de 120 000-160 000 kyats à 250 000-360 000 kyats le viss (mesure locale de la pâte d’opium = 1,66 kg). A la sortie des laboratoires, le prix de l’héroïne est de 350 000 à 390 000 kyats le jar (mesure locale de l’héroïne = 700 grammes), soit l’équivalent d’environ 11 000 US dollars les 700 grammes.

Les sommes sont majoritairement transmises à l’échelon supérieur du commandement régional. De nombreux officiers subalternes sont également impliqués à titre personnel dans le trafic de l’amphétamine, tandis que les officiers supérieurs possèdent des parts dans les raffineries d'héroïne. Plusieurs raffineries sont installées à Mong Taw le siège du MOC, et appartiennent à des chefs de milices, Chinois ou Lahu. Des chefs de milices issus pour bon nombre de l’ex-armée de Khun Sa.

Il y a donc bien un trafic généralisé, une corruption à tous les étages de la hiérarchie militaire et ce jusqu’aux plus hauts échelons. Cette participation au trafic, en l’encourageant, le protégeant et le taxant contribue à l’entretien des unités militaires déployées sur le terrain. Cela allège d’autant la charge du budget du ministère de la Défense, et dégage des crédits conséquents.

Selon des estimations du gouvernement américain [United States Department of State « International Narcotics Control Strategy Report”, mars 2000., la Birmanie encaisse chaque année entre 700 millions et 1 milliard de dollars en devises grâce au marché de l’héroïne. En dehors des dépenses militaires, l’argent de la drogue est utilisé pour le financement des infrastructures du pays. Des accords de « développement » sont négociés avec les groupes impliqués dans le trafic. Lors de la construction de la route de Tachileck à la frontière thaïlandaise, les travaux se sont arrêtés au bout de 60 kilomètres les caisses de l’Etat étant vides. Les 110 kilomètres restant, au coût beaucoup plus élevé car traversant montagnes et ravins, ont été négociés avec les Was de l’UWSA en échange d’un droit de péage. C’est donc leur compagnie officielle, Hong Pang Co, qui, à travers sa filiale de travaux publics a repris le chantier dont le coût est estimé à plus de 60 millions de dollars. Or l’essentiel des revenus de la société Hong Pang Co. provient du trafic de drogue.

Les laboratoires déménagent

[Cette sous-partie est empruntée à AEGD, Lettre Internationale des Drogues de]

Lors de son voyage à Rangoon en juin 2001, le Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra avait clos la négociation, sous condition, pour une normalisation des relations entre la Thaïlande et la Birmanie. L’état major thaïlandais a alors demandé que la Birmanie fasse « un effort dans la lutte contre la drogue ». La réponse du chef de la junte birmane, le général Than Shwe, n’a trompé personne mais fut jugée satisfaisante par l’affairiste Thaksin. Tout en continuant de nier toute implication et en affirmant que les Was de l’UWSA étaient étrangers au trafic de drogue, les dirigeants birmans se sont en effet rapidement efforcés de faire disparaître les activités trop visibles dans le secteur sud de l’État shan. La première mesure du pouvoir birman a donc été de délocaliser au moins 18 raffineries d’héroïne et laboratoires d’amphétamine situés autour de Mong Yawn, ville champignon développée et financée par l’argent de la drogue, centre du trafic dans la région et située à moins de 20 km de la frontière thaïlandaise.

Dès le mois de mai, le général Khin Nyunt, premier secrétaire de la junte birmane et puissant chef des services de renseignements s’était rendu à Kengtung, siège du Triangle Command, pour présenter les nouvelles directives au patron de la Région militaire, le major-général Thein Sein, ainsi qu’aux Was de l’UWSA. La délégation wa était conduite par Wei Shao Long, l’aîné et le chef d’une famille chinoise, composée de deux autres frères Wei Shao qui vit à Panghsang, quartier général de l’UWSA sur la frontière chinoise. Les ordres de Khin Nyunt ont été rapidement exécutés par les principaux chefs de l’UWSA. .

Les chefs du commandement du sud, ont donc organisé le déplacement d’une vingtaine de laboratoires et raffineries. Un déménagement effectué dès la fin du mois de mai, pour les activités sous contrôle de Wei Shao Kang et en septembre pour celles contrôlées par Ta Hsaitang. Les installations ont quitté Mong Yawn pour se rapprocher de la frontière laotienne, 60 km plus loin, au nord-est de Tachileck, en face de la ville laotienne de Muong Sit. Une localisation nettement plus discrète que Mong Yawn, mais toutefois très accessible aux voies d’exportation à travers le Mékong et par le nord du Laos.

Plusieurs centaines de combattants de l’UWSA ont accompagné ces réimplantations pour assurer leur sécurité de proximité tandis que l’armée birmane a été chargée de la protection à distance. C’est le bataillon LIB 329 commandé par le major Theing Aung, basé à Mong Hpiak qui a reçu la mission de se déployer pour couvrir le secteur. Dans le même temps les laboratoires appartenant ou directement contrôlés par l ‘armée birmane ont été déplacés vers l’intérieur de l’État shan, au nord-est de Mong Ton. Par ailleurs et toujours pour répondre aux « directives nationales », un nouvel accord était passé au niveau du commandement local. Il donne de nouvelles responsabilités à l’armée birmane afin qu’elle protège les labos des attaques de la résistance shan nationaliste. L’armée birmane a la charge de renforcer le quadrillage des emplacements des raffineries, d’effectuer les escortes des convois de drogue et enfin d’assurer le transport des précurseurs chimiques.

En contre partie l’armée birmane sera rémunérée pour « couvrir ses frais », la commission a été fixée à 1 bath thaïlandais par comprimé soit environ 0,03 €, ce qui correspond à environ 10 % du prix de vente des amphétamines à la frontière aux premiers acheteurs thaïlandais. Ensuite les bénéfices des ventes, estimés grossièrement à 4 bath par comprimé, seront partagés en parts égales pour l’armée birmane et les Wa de l’UWSA. (Les autorités thaïlandaises ont accusé la Birmanie d’avoir exporté 580millions de comprimés en 2000 ).

Le principal intermédiaire, a le quasi-monopole des ventes du secteur sud, et représente aussi bien les intérêts de l’armée birmane que celui des Wa de l’UWSA (en particulier celui des frères Wei Shao). Cet intermédiaire, Hsaw Hsing est chinois et a échappé à une arrestation pour trafic de drogue à Chiang Maï en Thaïlande. Il vit maintenant à Mong Ton dans l’Etat shan.

Le bataillon birman en charge des affaires de drogue dans le sud de l’État shan est l’ IB 65, dont le nouveau chef depuis septembre 2001 est le lieutenant-colonel Hla Myint. Celui-ci a suggéré aux Was du district de Mong Hsat, de se diversifier en fabriquant de l’ecstasy, pour faire face à la saturation du marché des amphétamines. De plus le prix de vente très supérieur de l’ecstasy permettrait des bénéfices encore plus importants.

Le déplacement des installations des activités de la drogue doit permettre de lever la réputation gênante de la vile de Mong Yawn et de légitimer son ouverture aux échanges de part et d’autre de la frontière, voir au « tourisme ». L’objectif de certains responsables thaïlandais ne serait pas tant la lutte contre la drogue birmane mais plutôt la facilitation des affaires avec la Birmanie.

La situation des drogues en Birmanie selon les États-Unis (1993–2001)