Des jeunes disent avoir été abusés par au moins dix adultes

Réseau pédophile à Nivelles (29/01/2001) - Gilbert Dupont

NIVELLES

Il y a cinq ans, la justice nivelloise a condamné un homme marié, alors âgé de 43 ans, pour quinze années ininterrompues de viols et d'attentats à la pudeur sur six petites filles dont la plupart n'avaient même pas dix ans quand débutèrent les violences sexuelles. Les petites, depuis, ont grandi. Mais n'ont pas oublié. Et ont décidé de parler. Elles disent avoir mis le temps à réaliser que l'affaire, partie de Nivelles, en avait caché une autre, bien plus vaste, qui avait totalement échappé à la justice. Qu'il n'était pas question de six mais de treize enfants que dix adultes, et pas le seul Charles S., s'étaient refilés en toute impunité.


Ils s'adressent à notre journal. Pour demander au parquet de Nivelles de rouvrir le dossier.Un avocat bruxellois, Me Jean-Paul Tieleman, est prêt à soutenir leur démarche. Moins par esprit de vengeance que besoin de justice. Et puis surtout, pour s'assurer que ce réseau d'adultes pervers a cessé de fonctionner.

L'une des petites, c'est Sarah, aujourd'hui 21 ans, fille de gendarme et d'enseignante et pourtant abusée sexuellement depuis ses cinq ans, pendant dix ans, à l'insu de ses parents. Par qui? Par un oncle et sa femme. Ce n'est pas contesté. La justice a tranché, le 22 novembre 1995, en infligeant 4 ans ferme à Tonton Charles, 48 ans, jugé sur une période allant de 1979 à 1995. Six victimes connues: N., F., C., I., S. et V.

Charles S. sort de prison le 2 février. Il sera resté jusqu'au dernier jour. Ainsi l'a voulu Verwilghen: pas de pitié pour les violeurs de gosses.1995-2001: Charles, dira-t-on, a même fait plus que ses 4 ans. C'est qu'entre-temps il a bénéficié d'une conditionnelle dont il a profité pour s'installer chauffeur de car... scolaire.

Des victimes indignées ont interpellé le délégué général aux Droits de l'enfant. Claude Lelièvre a fait le nécessaire et Charles est revenu à la case départ. Le problème n'est plus là.

Entre-temps, les enfants ont grandi, ont mûri, se sont parlé, chacun a apporté son morceau de puzzle et les jeunes adultes se sont aperçus qu'ils n'étaient pas six enfants mais le double à avoir été abusés, pas par le seul Charles mais par au moins dix adultes sans parler de ceux qui savaient mais se sont tus.

Et c'est ce qu'ils veulent dénoncer. Agés aujourd'hui de 15 à 27 ans sans parler d'une petite Tahïtienne de 12 ans partie en Thaïlande, tous ont souffert.

Sarah, Nathalie, David, en délégation, nous parlent d'automutilations, de séjours en psychiatrie, de tentatives de suicide, de drogue, de sexualité perturbée. Aucun n'admettrait que ces adultes `qui nous ont cassés passent dans les mailles du filet.

A ce stade, le parquet de Nivelles n'est pas très empressé. Le 11 septembre 1998, `faute d'éléments , il classait l'affaire mais précisait que sa décision était provisoire, le dossier pouvant à tout moment être rouvert en fonction d'éléments nouveaux, s'il y en avait. Ces éléments nouveaux, Nathalie, David, Sarah nous disent qu'ils existent. Qu'ils sont prêts et que d'autres sont prêts à les apporter.

La prescription allongée de 5 ans dans certains cas

BRUXELLES

La loi a prévu le cas où de jeunes victimes d'abus sexuels se trouveraient dans l'impossibilité psychologique et/ou matérielle de dénoncer des abus sexuels dont elles auraient été les victimes avant leurs dix-huit ans. Elle leur offre un délai supplémentaire de cinq ans qui prolonge d'autant la prescription. Dans la pratique, cette disposition est assez peu utilisée. Mais pourrait l'être ici dès lors que des éléments nouveaux convaincraient le parquet de Nivelles de reconsidérer sa décision prise en septembre 1998 de classer sans suite un dossier alors effectivement trop léger.

A l'appui de leur démarche, ils nous disent:1) s'il existe encore des preuves, ils pensent connaître le moyen de les retrouver;2) ils peuvent désigner plusieurs habitations où des faits graves de pédophilie ont eu lieu, ce qui permettrait d'identifier certaines personnes;3) l'enquête s'est braquée sur un suspect. Ils sont en mesure, eux, d'en désigner dix dont certains n'ont jamais été soupçonnés;4) Les victimes ont grandi et mûri. Plusieurs sont disposées à révéler aujourd'hui des souvenirs remontés à la surface. D'autres, surtout, qui n'avaient jamais été entendues, acceptent de parler. Nous n'en citerons qu'un, David: `J'en suis arrivé à un point où j'ai trop de rage, trop de haine. Je m'en veux d'avoir été le premier à faire la leçon aux autres alors que moi je me taisais dans mon coin

Ils pensent à une petite Tahitienne qu'on a fait venir à l'âge de 4 ans de l'autre bout du monde pour la placer dans une famille d'accueil perverse.

Leur but, c'est pas trop la vengeance. C'est une exigence de justice. C'est surtout la crainte que ceux qui ont échappé à la justice tout le monde ne soient toujours occupés à détruire des gosses.

Ces gens nous ont cassé

Chaque soir, l'oncle et sa femme choisissaient leur victime

BRUXELLES

Samedi, 19 h 05. Coup de fil à la rédaction du journal. `Salut, c'est Sarah. Tu sais, on t'avait parlé d'Emily qui ne voulait surtout pas apparaître. On lui a bien expliqué. Maintenant, elle comprend. Alors, voilà, tu peux l'ajouter. Elle est, comme nous, décidée à parler. Démarche rare, unique. Douze jeunes adultes victimes d'abus sexuels veulent dénoncer un réseau dont ils disent avoir été les victimes quand ils étaient gosses. Au départ, Sarah est seule. Sa mère l'accompagne. `Ce qui me motive, c'est le mal qu'ils nous ont fait. Ces gens nous ont cassés. On vit tous encore avec tout ça dans la tête et eux vont s'en tirer parce que le seul qui aurait pu parler a préféré tout prendre sur lui? Ça lui a coûté quatre ans, mais Charles n'a jamais mis personne en cause. La justice avait des éléments qu'elle aurait pu exploiter, mais nous étions trop jeunes et pas assez costauds pour oser parler. Et finalement, c'est comme ça qu'ils nous tiennent encore. Emily hésite. David aussi...

Et puis, surprise, David, Emily, Nathalie se joignent à Sarah. `Le soir, au moment d'aller au lit, Charles et sa femme choisissaient l'enfant qui serait leur victime du soir. C'était à tour de rôle. Ça commençait par l'obligation de se déshabiller lentement. Ça continuait sous la douche. J'ai le souvenir précis d'une soirée où nous étions trois gosses pour sept adultes. J'avais 12 ans. Pour moi, c'était un réseau et, dans ce réseau, un seul a payé pour tous, Charles. J'en veux aussi à ceux qui étaient au courant et n'ont rien fait pour nous protéger, à ceux qui prêtaient leurs logements à Nivelles, à Warneffe, à Thisnes...

Pour Nathalie, c'était organisé de façon qu'aucun gosse n'ait jamais de vue d'ensemble sur tous les adultes impliqués. C'est ce qui explique que personne n'en ait jamais rien su. Nathalie se souvient d'un Polaroïd reçu à la Saint-Nicolas. `Le comble, c'est que le cadeau a servi à nous photographier. Un jour, je suis tombée sur un tas de photos où je me suis vue, nue, avec ces gens. Je les ai déchirées. De honte. Au fond, ils n'ont jamais su que je leur avait offert des années de tranquillité...

Voilà. Nous n'irons pas plus loin dans les détails pour ne pas handicaper l'enquête que tous ces jeunes souhaitent. Pour qu'il soit clair que l'affaire n'est pas mince, ils nous livrent deux listes. Que nous coderons. Celle des victimes identifiées: Chr., D., N., Ch., Fr., C., I., S., E., S., V., C. et V. Celle des adultes abuseurs, selon eux, à interroger d'urgence: Ch., N., F., D., M., un autre Ch. qui est médecin, un G. qui est routier et X., Y. et Z. Sans parler des responsables, à leurs yeux, d'avoir gardé un silence complice.

Gilbert Dupont