Procès de Metz : l'affaire dans l'affaire

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D'autres enfants ont déclaré avoir été victimes de l'homme qui a violé le petit garçon. La justice avait choisi le silence


Nouvel Observateur - 08 février 2001- par SYLVIE VÉRAN

Cela faisait vingt ans que ce shérif de sous-préfecture sévissait dans la région sans être inquiété. Il était évident qu'un jour ou l'autre il commettrait l'irréparable. » Dans le prétoire de la cour d'assises de la Moselle, Me Joël Lagrange, avocat des parties civiles au procès des meurtriers du petit Adrien, vient de terminer sa plaidoirie devant une salle atterrée. Le huis clos requis par la cour lors de l'audition de plusieurs mineurs n'a pas permis au public d'entendre les témoignages de quatre enfants violés par Alex Din, l'un des accusés, bien avant son arrestation. Les débats s'en étaient tenus jusque-là aux faits : le viol et le meurtre de ce garçon de 12 ans retrouvé mort le 3 août 1998 dans un blockhaus de Thionville. Une micro-éclaboussure de sang relevée sur une basket appartenant à Nicolas Hennetier et contenant de l'ADN d'Adrien, avait permis d'incriminer l'ancien boucher-charcutier. Mais avec sa voix douce et ses grands yeux bleus égarés derrière d'épais verres de lunettes, cet homme de 31 ans faisait au début de ce procès figure de naïf embarqué malgré lui dans une sale histoire dont il ne pouvait sortir qu'innocenté. Tandis qu'à ses côtés dans le box des accusés son ex-amant, Alex Din, 39 ans, sourire cynique et regard méprisant, « narcissique, mythomane, vantard, pervers », selon les experts, avait tout l'air d'être l'unique responsable du calvaire subi par Adrien.

L'intervention inattendue de Me Lagrange à propos des crimes jamais réprimés, perpétrés autrefois par Din et faisant pleinement partie de l'environnement du meurtre d'Adrien, a soudain jeté un autre éclairage sur ce procès mal engagé par une enquête bâclée au départ par les policiers de Thionville. Le 1er juin 1998, vers 14h30, Adrien quitte à vélo la petite cité située au bord de la Moselle où il vit avec sa mère et ses quatre frères et soeurs, tous nés d'un père différent. Dès 20h30, Reine Trinclet, qui s'inquiète depuis déjà deux heures de l'absence de son fils, signale sa disparition au commissariat. Le lendemain, les recherches commencent. Malgré les chiens policiers, l'hélicoptère, les Zodiac et l'armée de gendarmes et de policiers réquisitionnés pour le retrouver, Adrien reste introuvable. Ce sont trois SDF qui découvriront deux mois plus tard son corps à moitié nu et décomposé, gisant le crâne fracassé, dans un blockhaus construit au xixe siècle sous un pont de chemin de fer qui enjambe la Moselle. A cent mètres à vol d'oiseau du domicile familial. « Ce dossier a été plombé dès le début, explique Me Alain Behr, avocat de Reine Trinclet. Les policiers de Thionville ont cru à une fugue et décidé que la mère leur mentait parce que sa vie privée ne leur semblait pas conforme à la norme. »

Le 3 juin, soit deux jours après la « fugue » d'Adrien, un agent de la SNCF appelle la police et suggère à son interlocuteur de fouiller le bunker du pont de chemin de fer. Les limiers de Thionville, qui n'ont pas pensé une seconde à explorer ce territoire de drague homosexuelle, ne donnent pas suite à ce renseignement déterminant pour l'avenir de l'enquête. Pratiquées trop longtemps après le décès du petit garçon, les analyses scientifiques ne pourront en effet permettre de préciser les circonstances exactes de sa mort, ni de relever des éléments matériels accréditant de façon certaine la thèse de son viol par Alex Din.

En orientant immédiatement leurs investigations vers le milieu homosexuel de Thionville, les policiers du SRPJ de Metz, saisis le 8 août par le juge d'instruction, ont, eux, vite fait de mettre la main sur Alex Din. Interpellé le 24 septembre, cet ancien maçon né de père inconnu, reconverti un temps en agent de sécurité d'hypermarchés, passe tout de suite aux aveux et charge Nicolas Hennetier : « C'est lui qui a frappé l'enfant. Il m'a dit qu'il voulait lui faire entrer la tête sous terre. » Nicolas Hennetier est à son tour arrêté et confondu quelques mois plus tard par la fameuse tache de sang.

Au cours de leur minutieuse enquête sur la personnalité des deux prévenus, les policiers de Metz vont aller de surprise en surprise à propos d'Alex Din. Ils découvrent que ce collectionneur d'armes, qui se dit « indic » auprès de la police thionvilloise, est connu par ses camarades des rives de la Moselle pour aimer les enfants, à qui il propose 10 francs, voire 50 francs, en échange de quelques attouchements. Pis, Din est un dangereux récidiviste. Sa mise en examen pour le meurtre d'Adrien a mis fin à une longue série de crimes qui n'ont jamais été poursuivis. Au début des années 90, alors qu'il vivait dans une caravane sur un terrain de camping du coin, le pédophile a violé quatre jeunes garçons âgés à l'époque de 7 à 14 ans. Les enfants vont être aussitôt entendus par les hommes du SRPJ. Ils le disent tous : Din les a violés par sodomisation ou contraints à des fellations. Pourtant, le parquet de Metz refuse d'ouvrir une information judiciaire. « Il nous a été répondu, confie un enquêteur indigné, qu'il ne fallait pas polluer le dossier Adrien avec des faits ne concernant pas l'instruction. »

Dans sa plaidoirie particulièrement violente à l'encontre de l'institution judiciaire, Me Lagrange a expliqué que si les plaintes déposées par les parents des premières victimes d'Alex Din avaient été prises en considération, ce dernier n'aurait jamais tué Adrien. En rendant leur verdict, les jurés ont démontré qu'ils n'étaient pas restés insensibles à l'injustice subie par les autres petites victimes du « shérif ». L'arrogant Alex Din a été condamné à la peine la plus lourde prévue par la loi : perpétuité assortie de trente années de sûreté. Le « gentil » Nicolas Hennetier a écopé de son côté de trente ans de prison.

SYLVIE VÉRAN