Pédophilie
: les images du fichier vérifiées une à une
Dix-sept cas sont actuellement en cours d'identification.
De nombreuses photos sont issues de revues des années 70.
Par FRANÇOISE-MARIE SANTUCCI ET ARMELLE THORAVAL
Liberation, Le jeudi 16 novembre 2000
Le travail de vérification est long: il faut, à partir
d'un détail de décor, donner une origine géographique aux photos et les dater.
Puis tenter d'identifier l'enfant en question.
C'est l'heure des premiers bilans. Pendant six mois, le fichier de 572
photos pédophiles, extrait d'un CD-Rom contenant 10 000 images ou séquences
vidéo, a été visible dans les services de police et de gendarmerie de la France
entière. Cette diffusion a été lancée le 15 mai par la juge d'instruction parisienne
Danielle Ringot, à la suite de deux plaintes de mères qui crurent y reconnaître
leurs fils et filles. Les SRPJ de province et les gendarmeries avaient jusqu'au
30 octobre pour renvoyer leurs résultats au juge. Tout n'est pas encore rentré,
mais quelques chiffres sont déjà disponibles.
Identifications. Pour l'heure, 17
parents affirment avoir identifié un ou plusieurs enfants de leur entourage,
dont sept personnes en province. A Paris, la Brigade des mineurs a reçu 43 coups
de fil, à la suite desquels 20 personnes se sont déplacées. Après consultation
du fichier, 10 d'entre elles ont reconnu 13 petits garçons et petites filles
sur les 572 photos présentées, des photos souvent de mauvaise qualité, cadrées
sur les visages des enfants.
Ce document, établi par la police néerlandaise, mélange différentes époques
et origines; hormis le fameux
CD-Rom, établi par un Hollandais assassiné en 1998, Gerrit Ulrich, les photos
proviennent souvent de vieilles revues pédophiles datant des années 70.
Les enquêteurs de la Brigade des
mineurs, qui y travaillent d'arrache-pied depuis l'été, ont identifié près d'un
tiers des 572 photos. Comment? A l'ancienne: en mémorisant les visages des enfants,
puis en les comparant avec les visages aperçus dans des revues, vingt ans auparavant.
D'ores et déjà, une énorme partie de ces photos déjà identifiées sont issues
des publications de l'époque, comme Lover Boys ou Lolita ou encore Golden Boy.
Une mère de Haute-Savoie, par exemple, affirmait reconnaître sa fille sur une
photo du fichier. Les enquêteurs se sont rappelé avoir déjà vu ce cliché quelque
part: dans une revue pédophile, éditée au Danemark en 1978. Et, une fois la
photo retrouvée "en pied", il s'avère qu'il s'agit en fait d'un jeune garçon.
Le travail de vérification est d'autant
plus long qu'il faut d'abord, à partir d'un détail de décor (un journal en arrière-plan
ou une prise de courant), donner une origine géographique (Allemagne, Grande-Bretagne)
aux photos, les dater. Puis tenter d'identifier l'enfant en question. Pour ce
faire, les policiers sont partis enquêter en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie
et en Suisse. Ils ont également eu des contacts avec la BKA (police judiciaire)
allemande et l'unité de lutte contre la pédophilie de la police londonienne.
Pour l'une des deux mères qui ont porté plainte à Paris, les policiers ont retrouvé
la trace d'une procédure à Amsterdam. L'enfant qu'elle pensait avoir reconnu
était en fait identifié comme Bjorn N., depuis le 5 mars 1999 par la police
néerlandaise, dans une procédure pour abus qui a d'ailleurs été jugée.
Qu'en est-il des autres "reconnaissances"
faites par les parents à travers la France?
Là encore, le travail est long. Pour chacun des 17 cas, des expertises systématiques
seront probablement ordonnées. Jusqu'ici, l'exploitation du fichier a permis
l'arrestation d'une seule personne: un habitant de Chambéry, âgé de 65 ans,
dont les photos pédophiles prises dans les années 70 étaient dans le fichier.
Les policiers ont reconnu les clichés, ont retrouvé l'homme, plusieurs fois
condamné pour viols sur mineurs: à Chambéry, il aurait abusé, ces dernières
années, des enfants de l'une de ses anciennes victimes (Libération du 11 juillet
2000). L'instruction est en cours.
Effectifs limités.
Cet épluchage systématique du fichier, photo par photo, prendra encore quelques semaines. Il reste encore près de 400 clichés à repérer. Et ce, sans moyens informatiques de traitement d'image, puisque le logiciel qui permettra de croiser les photos trouvées sur l'Internet avec les banques de données des services de police ne sera disponible que l'an prochain.
Et avec des effectifs limités, car
la Brigade des mineurs à Paris a vu fondre ses troupes depuis trois ans. Ils
sont trois à s'occuper (et pas à plein temps), de cybercriminalité - quand,
en Allemagne, douze policiers sont affectés à la traque pédophile sur l'Internet.