L'Italie piège
ses pédophiles Enquête contre un procureur qui avait créé un site pour les démasquer.
Par ERIC JOZSEF
Le lundi 6 novembre 2000 - LIBERATION
Le procureur Alfredo Ormanni a demandé le renvoi devant les tribunaux de 831 internautes italiens.
Rome de notre correspondant
ites piégés, accès à certains webs censurés, agents doubles sur la Toile: l'Italie
part en guerre contre les présumés pédophiles on line. La semaine dernière,
le procureur de Torre Annunziata, près de Naples, Alfredo Ormanni, a ainsi demandé
le renvoi devant les tribunaux de 831 internautes italiens et lancé des dizaines
de commissions rogatoires à l'encontre de 660 étrangers, notamment en France,
en Suisse et jusqu'en Malaisie. Le magistrat les soupçonne de "détention
et cession de matériel pédo-pornographique". Pour démasquer les pédophiles,
le magistrat Ormanni n'a pas hésité à mettre sur pied un faux site destiné à
servir d'appât. A l'aide de Microsoft, des agents de la brigade financière italienne
et les enquêteurs du parquet de Torre Annunziata ont ainsi mis en ligne un site
au titre explicite: Amantideibambini (mot à mot: amoureux des enfants).
Pendant un mois, ils ont ensuite
enregistré les identités de tous les internautes ayant visité le site en dépit
des avertissements du type "Ne va pas plus loin, tu seras puni" apparaissant
à l'écran. Les plus téméraires se retrouvent mis en examen. Les uns sont accusés
d'avoir téléchargé des images pédophiles, les autres d'avoir fourni des clichés
et des photos. Depuis plusieurs mois, des équipes de carabiniers antipédophiles
naviguent régulièrement sur l'Internet, ce qui a permis l'arrestation en mars
du responsable d'un mouvement catholique.
Internautes relâchés. Il y a deux ans, un enquêteur italien s'est infiltré dans
une communauté en ligne pour démasquer dix personnes en Italie et une cinquantaine
dans le monde. Jusqu'à présent, jamais la police italienne n'avait mis sur pied
un véritable site pédophile.
Cette enquête fait suite à une première affaire similaire qui avait conduit
le procureur Ormanni à placer, le 27 septembre, huit Italiens en détention préventive
et à prononcer 1700 mises en examen. Dans le cadre de l'enquête, une demande
d'arrestation à l'encontre de trois Moscovites avait également été transmise
à la magistrature russe, les trois hommes étant suspectés d'avoir proposé l'acquisition
de cassettes pédophiles à travers un site local. Mais, au bout de quelques jours,
les internautes appréhendés dans la péninsule ont été relâchés. Reconnaissant
avoir consulté les sites pédophiles, ils ont été rapidement libérés, n'encourant
que des peines inférieures à deux ans pour "détention de matériel pédo-pornographique".
Le procureur Ormanni a admis qu'au bout du compte, aucun des inculpés italiens
ne devrait être puni par des peines de réclusion effectives.
Le Conseil supérieur de la magistrature a, lui aussi, ouvert une enquête, mais
à l'encontre du magistrat de Torre Annunziata. On lui reproche d'avoir mis sur
pied le site espion Amantideibambini et d'avoir de facto "provoqué des délits".
La loi italienne sur la pédophilie adoptée en 1998 autorise les policiers, dans
le cadre des investigations, à simuler l'acquisition de matériel pornographique
ou à effectuer un rôle d'intermédiaire.
En revanche, la norme ne prévoit
pas la vente ou l'offre gratuite de documents pédophiles. "Dans le cas de Torre
Annunziata, il s'agit de vérifier si les enquêteurs sont restés dans un rôle
d'intermédiaire ou si, à l'inverse, ils ont constitué une véritable offre de
matériel provenant de séquestres précédents, à travers le site piège", a estimé
Nello Rossi, l'un des membres du Conseil supérieur de la magistrature. Le procureur
Ormanni s'en est pris à un hypothétique "lobby pédophile impuni soutenu par
le pouvoir politique: ce lobby qui a des bases en Italie est composé de personnes
de la classe moyenne, au-dessus de tout soupçon, qui agissent au grand jour
en naviguant sur l'Internet".
Climat tendu. Cette affaire survient dans un climat tendu sur le sujet en Italie,
où certains estiment la campagne antipédophiles sur le Net hors de proportion.
"Bien sûr, la pédophilie via l'Internet existe, mais c'est un phénomène dérisoire
par rapport aux moyens autoritaires et de censure mis en œuvre pour la combattre",
réplique Alberto Abruzzese, professeur de sociologie à l'université de Rome,
La Sapienza.
Et d'ajouter: "Les personnes qui s'occupent de pédophilie savent que, sur
l'Internet, la pédophilie criminelle est insignifiante. Le lieu le plus dangereux
en termes de pédophilie reste la famille."
Avec d'autres intellectuels, des syndicalistes, des journalistes et plusieurs
associations d'internautes, Alberto Abruzzese vient d'ailleurs de signer un
appel public pour une campagne de protection de la liberté d'expression à la
suite de la fermeture de deux sites romains accusés de pédophilie.
Hystérie médiatique. En octobre,
The Thing Roma et Avana Net ont été débranchés parce qu'ils diffusaient des
extraits du livre Laissez que les enfants... Consacré à une contre-enquête sur
une affaire judiciaire de pédophilie et de satanisme survenue en 1997, l'ouvrage
dénonçait le climat d'"hystérie médiatique menaçant les libertés civiles"
ayant entouré l'enquête. Légalement vendu en librairie, le livre n'a pas eu
droit de cité sur le Net: les sites Thing Roma et Avana Net ont été coupés par
leur hébergeur, dépendant de la mairie de Rome, sans même que la justice n'ait
à se prononcer. "Toutes ces affaires sont le fruit d'une réaction en partie
automatique, c'est-à-dire la peur sociale devant les nouvelles technologies,
fait remarquer Alberto Abruzzese, et en partie délibérée, avec les tenants d'une
culture "traditionnelle" - encore très forte en Italie - qui voient dans l'Internet
un espace qui échappe à leur contrôle et qui mènent donc une campagne radicale.
On retrouve un schéma déjà connu avec la télévision qui, pour certains (associations
catholiques, etc.), représenterait une menace pour les équilibres de la société.
Il y a toute une série de croyances, de superstitions, de valeurs qui continuent
à fonctionner et qui se déchaînent encore plus à propos de l'Internet.".