Vigilance
Libération - vendredi 16 février 2001
Par GERARD DUPUY


EDITORIAL

Femmes violées et enfants battus ou à l'inverse femmes battues et enfants violés, depuis de longues années ces souffrances intimes ne sont plus taboues. La chape de silence qui pesait sur les victimes et protégeait leurs agresseurs s'est peu à peu fissurée puis allégée. Pourtant, la vigilance qui semblerait désormais aller de soi n'est pas toujours au rendez-vous. Les deux principales institutions par lesquelles des enfants et des adultes sont mis en contact, l'Education nationale et l'Eglise catholique, ont l'une et l'autre pris des positions claires contre le préjugé corporatiste qui poussait à "couvrir" un de leurs membres suspect d'actes pédophiles. Mais cette rigueur nouvelle met longtemps à se diffuser de haut en bas, des hautes sphères ministérielles ou épiscopales aux clercs qui œuvrent sur le terrain.

Cette culture du silence, si enracinée soit-elle, est contre-productive. Loin d'écarter les soupçons, elle les multiplie. Elle peut, dans le pire des cas, déboucher sur une paranoïa purificatrice, comme on l'a vu l'été dernier en Grande-Bretagne quand on a assisté à un début de chasse aux sorcières pédophiles. Une basse presse démagogique avait en l'occurrence orchestré cette poussée de fièvre. Mais cette presse n'a pas inventé la frustration ressentie dans le public devant des enquêtes qui avaient montré la longue tolérance, parfois aux franges de la complaisance, de certains milieux éducatifs.

L'affaire de Cormeilles est exemplaire, et d'abord par le témoignage du durable traumatisme qui est le lot des victimes. Exemplaire aussi parce que, dans un de ces villages paisibles où, dit-on, chacun sait tout sur chacun, un des personnages clés de la vie locale a bénéficié pendant plus de dix ans de la loi du silence. Parce qu'enfin, celle-ci n'a pu régner qu'avec l'assentiment tacite de certains des collègues ou supérieurs de l'instituteur.

La circulaire de Ségolène Royal a marqué un changement d'attitude mais aussi ouvert un chantier. L'Education nationale se doit d'organiser la vigilance parmi ses fonctionnaires, en inventant des procédures souples et de bon sens qui protégeraient les enfants sans enfermer les enseignants dans une suspicion généralisée.