Dutroux
: l'impensable réseau
d'après Erik
Rydberg, Le Matin 23 octobre
Dutroux est passé maître dans l'art de faire le silence autour de lui. Pour Julie et Melissa, ainsi, il n'y a en gros qu'une déclaration de Michelle Martin contre lui. Quant à son complice, Michel Lelièvre, après avoir beaucoup parlé, août 1996, il s'est tu. Auparavant il a dit que Dutroux lui confiait toujours travailler sur commande, et qu'il conditionnait les filles enlevées pour qu'elles soient obéissantes et soumises lorsqu'elles se retrouveraient chez les clients. Juste avant de se taire, enfin, Lelièvre a dit qu'il craignait pour sa vie si Nihoul apprennait ce qu'il disait aux enquêteurs, ajoutant que Nihoul l'avait menacé.
Les documents - trois PV de synthèse de Neufchâteau - que Le Matin a pu entrevoir éclairent ce système de neutralisation des preuves. Car, en dehors des victimes qui ont parlé, on ne sait rien ou presque des activités de Dutroux avant son arrestation de 1986. Même chose pour la période qui va de sa libération conditionnelle, en avril 1992, jusqu'à l'enlèvement de Julie et Melissa.
Or ces documents de Neufchâteau parlent, en 1991, de corps brûlés afin qu'il n'en subsiste aucune trace. Et, l'année suivante, de six personnes qui ont payé de leur vie les " torts " qu'ils ont faits à Dutroux...
Au colloque sur le pédo-criminalité, organisé samedi par la Coordination du réseau de vigilance et de solidarité des comités blancs, le juge d'instruction Sengelin (Mulhouse) a parlé de réseaux, d'enfants jamais retrouvés et d'élimination physique.
Affaire Dutroux
: un corps brûlé laisse peu de traces Exclusif.
Une lettre de Dutroux pose des questions sur les zones d'ombres (organisées...)
de son système. Nettoyage par le feu?
La pièce, inédite, jette un nouvel éclairage sur le dossier Dutroux. Jusqu'ici tenue à l'ombre de la masse d'informations dont le public a pu prendre connaissance, elle sent le soufre. Au propre comme au figuré. Il s'agit de trois PV de synthèse se rapportant à des devoirs d'enquête effectués par Neufchâteau peu après l'arrestation de Marc Dutroux et de sa bande. Soit en septembre 1996.
Le premier, PV 113.199, est cryptique. Il fait état d'une lettre saisie de Michelle
Martin à Marc Dutroux. Elle lui demande " si on peut reconnaître une cellule
après carbonisation et éparpillement ". Dans le PV suivant, le 113.200 : " Lettre
de Dutroux à Martin. Suite PV 113.199 : Martin posait une question à Dutroux
pour la "carbonisation". Réponse de Dutroux.
Dutroux explique qu'il est quasiment impossible d'identifier un corps brûlé". La lettre de Martin est du 30 juin 1991, celle de Dutroux du 3 juillet de la même année. Quand il était détenu à la prison de Jamioulx. Il y a, dans ce qu'on sait des activités criminelles de Dutroux, trois périodes. De 1983 à 1986, ce sont les rapts suivis de viols (nombre inconnu, minimum 8, dont une fillette de 11 ans) qui conduiront à son arrestation. De 1986 à 1992, son emprisonnement.
Puis le Dutroux qu'on connaît, mais si peu. L'enlèvement de Julie et Melissa, en juin 1995, y figure comme une étoile de douleur, de même que les suivants, An et Eefje, Sabine et Laetitia, jusqu'au glaive tardif de la justice qui s'abat presque par hasard, un 13 août 1996. Si peu car les " blancs " abondent : de la première période, quelques victimes ont osé parler. De la troisième et dernière : entre sa libération de 1992 et juin 1995, rien sinon des vols. D'où l'intérêt de la correspondance énigmatique entre Dutroux et Martin, son épouse. Brûler des corps car il n'en restera rien d'identifiable...
En 1991 déjà. Qui et avec qui ? Elle
lève, aussi, un coin du voile sur le système Dutroux. Avare en indices univoques,
il a permis, on le sait, des interprétations totalement divergentes. Les uns,
effaçant tous les blancs, n'y voient que les actes d'un prédateur solitaire.
Les autres s'arrêtent aux blancs, justement. Comment expliquer que, en 1993
déjà, Dutroux, parle de rapts d'enfants " rapportant gros, entre 100 et 150
000 francs " ? Et ces corps brûlés en 1991 ? Autre blanc : ce PV 112.522 qui
rapporte que, en 1992, Dutroux a dit " qu'il y eu 6 personnes qui lui ont fait
du tort et qu'elles sont mortes ". Qui, comment et avec qui... La réponse ne
viendra pas de Dutroux & Co.
Colloque. Coordination des comités blancs : saluée par un juge français, l'enquête parallèle
En choisissant d'organiser, samedi,
un colloque sur le thème de l'organisation pédo-criminelle en tant que chose
"impensable", la Coordination du réseau de vigilance et de solidarité des comités
blancs a, pour ainsi dire, opté pour la métaphore. De l'affaire Dutroux, il
n'a été quasi pas été question. Pas ouvertement. Mais elle était là, telle une
ombre en filigrane, d'un bout à l'autre.
L'avocat des Brichet, Jean-Maurice
Arnould, lors d'une pause, relaie l'observation de journalistes allemands, venus
couvrir l'événement: " Le tabou qui masquait auparavant les faits de pédophilie
fait aujourd'hui le silence sur les réseaux... "
On pourrait aussi citer Catherine Bonnet, cette pédopsychiatre parisienne qui, pour avoir dénoncé des abus d'enfants, s'est trouvée, au terme d'une cascade d'actions disciplinaires complaisantes dirigées contre elle, frappée d'une interdiction professionnelle. Elle parle de ses dossiers, chaque fois des histoires " d'inceste compliqué " [ nom qu'elle donnait aux cas où il était question de réseaux d'échange d'enfants ].
A l'origine du récent démantèlement d'un réseau pédo-criminel italo-russe, le prêtre Don Fortunato est interviewé par vidéo. Il sait de quoi il s'agit. " Ce n'est pas une chasse au fantasme, c'est la réalité, glaciale. " Germain Sengelin, ancien doyen des juges d'instruction du tribunal de Mulhouse, aura les mots les plus percutants.
Il condamne le discours négationniste à l'égard des réseaux, " intellectuellement aberrant, débile, consternant ". Il salue la vigilance citoyenne. Lui aussi dira son désarroi devant les enfants enlevés par les réseaux: " On ne les voit jamais revenir. Il y a, ici, un problème d'élimination physique ". Germain Sengelin connaît la pédo-criminalité de près. Obligation de se protéger, car elle est puissante (" faites savoir autour de vous que vous avez caché vos preuves en de multiples lieux sûrs ").
Difficulté de l'infiltrer. Et d'en
concevoir les abominations : "Pas de traces physiques sur un bébé, donc pas
d'abus ? J'ai mis des mois à comprendre, moi vieil imbécile de mâle, ce que
sait toute femme, à savoir que le bébé est un suceur. " No comment. Reste
le problème de la preuve. Peu de traces et - voir Dutroux - une preuve qui tient
surtout en témoignages d'autrui, contestables: "La preuve est le résultat
d'une construction accusatoire, complexe et longue. Il faut trouver les failles
de l'autre : lui et autour de lui... Il faut chercher qui a un compte à régler
avec qui, dans un réseau. On cherche des zones de fragilité, des balances...
On reste dans des déclarations, oui, mais untel parlera de tel endroit et, de
proche en proche, dès que vous avez un relais humain, vous arriverez sur du
documentaire ou sur du matériel."