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Emission
spéciale: Police intégrée
RTBF-Radio, Lundi 8 janvier 2001
Réforme des polices et adéquation de cette réformes aux attentes des utilisateurs.
Vous le savez, on attend les questions des auditeurs pour entre 8h30 et
9h en direct au 02-737.47.77 mais parmi les utilisateurs il y a aussi
les magistrats et nous allons consacrer les quelques minutes qui nous
viennent avant 7h30 à cet aspect des choses. Nous avons avec nous Christian
De Valkeneer qui est juge d'instruction à Bruxelles. Avec nous aussi,
Antoine Duquesne, ministre de l'intérieur, Herman Franssen, commissaire
général de la nouvelle police fédérale et J.P. Donnay Wauters du secrétaire
général du syndicat autonome de la police judiciaire d'autres invités
qui interviendront en cours de débat.
M.De Valkeneer, est-ce que vous voyez clair vous maintenant, en tant que
magistrat, quand vous menez une enquête? A qui est-ce que vous vous adressez
pour obtenir des devoirs d'enquête?
Christian De Valkeneer: Écoutez, non, moi, je n'y vois pas très clair,
parce que nous, magistrats qui sommes des gros utilisateurs des services
de polices, n'avons toujours été informés de la réforme. ... (?) informé
par nous-mêmes en lisant le Moniteur et en essayant d'étudier un peu cette
loi, mais en tout cas au niveau du ministère de la justice, il n'y a encore
rien qui a été organisé pour essayer un peu de nous expliquer la nouvelle
structure dans laquelle nous allons fonctionner; Ca, c'est une première
chose.
Alors 2e chose. Je crois que la déception, évidemment, a été assez grande
au niveau du monde judiciaire parce que nous ne pensons pas que cette
nouvelle structure va rencontrer véritablement tous les problèmes qui
ont été mis en évidence par les différentes commissions d'enquêtes parlementaires
et qui ont toutes souligné, là je crois qu'il y a unanimité depuis plusieurs
années, finalement, le fossé qui existait entre le monde judiciaire et
les services de police.
Pour prendre un exemple concret, on a tous en tête l'affaire Dutroux et
ces moments de la Commission d'enquête particulièrement tendus entre la
juge Marine Doutrèwe et l'adjudant de gendarmerie Lesage, ces moments
où on s'entait bien que les deux ne s'entendaient pas et que l'information
n'avait pas été bien transmise de l'un vers l'autre.
Est-ce que pour vous, ce
qui se met en place va améliorer ce genre de chose ou pas?
Christian De Valkeneer: Écoutez, je dirais deux choses. Je crois qu'il
y a d'abord les rapports individuels entre les magistrats et les services
de police. Je crois que ces rapports se sont fort améliorés avec le temps,
je pense que services de police et magistrats à titre individuel, travaillent
dans de bonnes conditions, de bonnes relations personnelles. Je pense
qu'au niveau structurel, il y a véritablement un problème dans la mesure
où la loi n'a réservé aucune place pour une maîtrise par les magistrats
de leurs moyens d'enquête. ET ça, c'est fondamental. Il faut bien vous
dire une chose.
Qui? Qui va maîtriser dorénavant les enquêtes?
Christian De Valkeneer: Ce sont les services de police et je crois que
ce sont les services de police qui vont gérer l'agenda des enquêtes et
ça, c'est un problème énorme, si vous voulez, parce que nous, on nous
demande, juges d'instruction, de diriger des enquêtes, il faut bien se
dire une chose: c'est que si nous n'avons pas de moyens d'enquête, nous
ne faisons rien. Je veux dire que moi, c'est pas moi qui fais personnellement
mes perquisitions, qui fait les auditions. La plupart de ces devoirs d'enquête
sont réalisés par les services de police. Je dirais que le magistrat instructeur
est l'architecte de l'enquête, il a des obligations envers la loi de diriger
l'enquête et d'essayer d'arriver à un objectif que lui fixe la loi mais
on ne lui donne pas la maîtrise de ces moyens. Et ça, c'est un énorme
problème auquel nous sommes confrontés et auquel la loi ne répond pas.
Oui, certains de vos collègues se plaignent notamment à Bruxelles du fait
que certaines apostilles, comme on dit en terme judiciaire, donc devoirs
d'enquête que vous commandez, reviennent sans avoir été réalisés.
Christian De Valkeneer: Oui, ça, je dirais que c'est l'effet si vous voulez
conjoncturel de la réforme. Effectivement, nous avons maintenant des apostilles
qui nous sont renvoyées en disant: en raison de la réforme, nous n'avons
pas effectué vos apostilles. Et donc ça veut dire que nous, magistrats,
nous devons aller faire, je dirais, du shopping pour essayer de trouver
des enquêteurs qui veulent bien exécuter nos apostilles, ce qui est évidemment
un problème énorme, parce qu'on pas évidemment beaucoup de temps à chercher
des enquêteurs, alors qu'on devrait essayer de passer du temps à faire
des enquêtes.
Antoine Duquesne, vous avez voulu, au cours de cette réforme, retirer
la maîtrise des enquêtes aux magistrats, aux juges d'instruction pour
les donner à la police. Est-ce que vous avez voulu retirer la maîtrise
aux magistrats?
Antoine Duquesne: Pas du tout. Ce serait ridicule et je ne suis pas ministre
de la justice mais je vais contribuer à l'information de M. De Valkeneer,
dont j'imagine qu'au moins, il a lu la loi et que les choses sont tout
à fait claires. Ce sont les polices locales qui demain vont s'occuper
de la délinquance ordinaire, qu'on appelle parfois à tort la petite délinquance.
Je dis: à tort, parce que c'est celle qui suscite le plus d'émoi dans
la population, ce sont les actes de violence à l'égard des personnes qui
reviennent du cinéma, qui reprennent leur voiture dans un parking, des
vieilles dames qui font leur marché ou que sais-je encore? Et donc ce
seront les brigades judiciaires au plan local qui vont s'occuper de cela.
Et elles sont formées pour cela?
Antoine Duquesne: Mais ce sont des policiers, vous savez que pour l'instant,
80% des enquêtes judiciaires étaient menées par les polices communales.
M. Warny qui est ici autour de la table est l'ancien chef de corps de
Namur, il le sait. Cela étant, est-ce qu'on ne doit pas faire plus en
matière de formation? Ma réponse est évidemment oui. Et il est clair que
le spectre d'intervention des polices locales va être élargi et qu'on
devra procéder à un certain nombre de réglages.
Au plan fédéral, et c'est extrêmement important, on va devoir s'occuper
de la criminalité la plus complexe, qui dépasse les limites d'un arrondissement,
la grande criminalité, la criminalité organisée. Et on va disposer d'un
personnel plus important, mieux formé et je dois vous dire que c'est nécessaire
quand on voit combien le phénomène est en train de se développer.
3. Les données, les données, c'est très important parce que dans les contestations
sous la précédente législature, on a beaucoup contesté la manière dont
l'information circulait. Eh bien, l'information, avec un certain nombre
de clefs bien entendu, va être disponible pour l'ensemble des services
de police sans cloisonnement, sous le contrôle d'un certain nombre de
magistrats qui viennent d'être désignés d'ailleurs. Il y a deux magistrats
qui vont contrôler le fonctionnement du pilier judiciaire, il y a un magistrat
qui va contrôler la banque des données, il y a un magistrat qui va s'occuper
spécialement du service de la lutte contre la corruption.
Donc M. De Valkeneer se trompe, monsieur le Ministre?
Antoine Duquesne: Mais je crois qu'il se trompe et je voudrais dire à
M. De Valkeneer, que la police est en train maintenant de faire un très
gros effort de réforme, de changement, de bouleversements, qui est très
difficile pour elle et je lui dis avec beaucoup de franchise que je crois
qu'ils erait grand temps que les magistrats fassent aussi un effort. Que
le pouvoir judiciaire se réforme. Qu'il y ait un peu plus d'expertise.
Je sais que M. De Valkeneer connaît fort bien le fonctionnement des services
policiers, ce n'est pas le cas de tout le monde dans l'ensemble des services
des parquets qui existent dans le Royaume et on fait un gros effort au
niveau de la formation. Quant au contrôle des services de police, non
seulement le contrôle démocratique, on l'a déjà dit ce matin, au plan
local, avec les bourgmestres, au plan fédéral avec les ministres sous
le contrôle du Parlement, le comité P., l'inspection générale des services
et les magistrats qui restent les premiers responsables de la manière
dont les enquêtes sont conduites. Ca étant, les magistrats ne sont pas
des policiers. Moi, je crois qu'il faut faire confiance aussi à des policiers
qui sont de mieux en mieux formés, de plus en plus aptes à conduire des
enquêtes, selon les demandes, les instructions qui sont données par les
magistrats, je ne crois pas que les juges d'instruction, M. De Valkeneer,
pour utiliser une formule, doivent se transformer en Rouletabille.
Vous voilà rassuré, Christian De Valkeneer ?
Christian De Valkeneer: Mais écoutez pas du tout. Je suis de plus en plus
inquiet, je dirais, au fil de l'évolution de l'émission, mais ça, c'est
un peu une figure de style. Mais ce que je voudrais dire, bien entendu,
évidemment, le pouvoir législatif n'a pas enlevé l'indépendance du judiciaire.
Mais il faut bien comprendre qu'on ne peut mener des enquêtes de manière
indépendante que si on a la maîtrise de ses moyens. C'est comme si on
demandait à M. le Ministre de mener une politique sans avoir la maîtrise
de ses moyens et ne pas avoir d'autorité sur son administration.
2°. Ce que je voudrais dire, et ça, je pense que c'est un point essentiel,
c'est que je pense qu'on est passé à côté à mon avis de la mise en place
d'une véritable police judiciaire moderne. Pourquoi? Parce que on a dit
au niveau fédéral: on va mettre en police une structure spécialisée en
matière de police judiciaire. Qu'est-ce qu'on constate? C'est qu'on a
fait simplement la fusion des BSR et des PJ alors que, et ça ne nous donne
pas une police véritablement spécialisée. Et donc je pense qu'il fallait
à mon avis beaucoup moins de monde au niveau fédéral et beaucoup plus
de monde au niveau local. Et mon inquiétude, et c'est encore un petit
mot, c'est que les polices locales ne sont pas préparées actuellement
pour assumer la masse des tâches judiciaires qu'elles vont devoir assumer
d'ici un an et on va se retrouver devant des situations où nous n'ayons
pas d'enquêteurs au niveau local pour gérer finalement 80% de la matière
et que le fédéral finalement sera en surnombre sans avoir véritablement
de spécialisation pour gérer un certain nombre de dossiers très pointus
et nous n'avons pas une police judiciaire suffisamment spécialisée ...
M. Franssen en quelques secondes, une réaction?
Herman Franssen: Je voudrais simplement souligner que les magistrats doivent
bien se rendre compte que leur capacité de recherche au niveau de l'arrondissement
judiciaire sera composé de deux composantes, c'est-à-dire les services
de recherche locale et d'un autre côté les entités fusionnées des BSR
et de la PJ et donc ils doivent bien se rendre compte que ce sont des
vases communiquant. Et donc il faut fixer des priorités et demander sans
limite des enquêteurs, c'est tout à fait impossible; C'est ça que je veux
souligner.
Je vous remercie.
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