Chapitre 84 

 
Lors de ma dernière audition, je reconnais à nouveau la photo d’une fille parmi une série de quatorze clichés en noir et blanc, presque identiques les uns aux autres. Pourtant, je choisis la photo de la fille dont je parlais.

Je suis fatiguée. Les auditions sont inutiles. La seule chose que l’on veut c’est prouver que j’ai tout inventé ou que De Baets m’a donné toutes les informations. Qui est fou maintenant ? De Baets aurait eu besoin de moi pour se venger. De qui ? De quoi ? S’il voulait se venger de certaines personnes, pourquoi utiliser une victime d’abus sexuel, alors qu’il traite des dossiers financiers où ce sont les chiffres qui démontrent la culpabilité d’un individu ?

Je ne me sens pas tellement menacée par mes bourreaux – ceux-ci se garderont bien de me faire quoi que ce soit maintenant – mais je me sens menacée par cette stupide théorie de complot qui circule ces derniers temps.

J’apprends par les journalistes qu’il y a plusieurs enquêtes en cours sur De Baets et son équipe, que l’on a même interrogé l’ex-épouse de l’adjudant, pour savoir si, il y a dix-huit ans, il ne lui avait pas parlé d’une certaine "Régina"…

Ils ont d’abord voulu savoir si je n’avais pas une relation amoureuse avec lui. Maintenant ils se demandent si je ne suis pas sa fille cachée. Et comme si tout cela n’était pas suffisamment absurde, ils s’interrogent pour savoir s’il n’avait pas connu Tania auparavant, s’il ne s’était pas mis d’accord avec elle pour que je l’appelle, alors qu’il se trouvait par hasard chez Connerotte.

Survivre n’est pas toujours facile. Quoique j’avance bien dans ma thérapie, il persiste encore un résidu de culpabilité, de honte et de chagrin. La plupart du temps, je ressens comme une douleur sourde, chronique et je vis avec ces sentiments comme quelqu’un qui souffre d’un handicap physique : on s’en accommode parce qu’on ne peut rien faire d’autre. Mais ce qui me protège des attitudes négatives de la presse et de la BSR, c’est ma ferme. Quand je me lève me matin, je n’ai pas le temps de penser à toute cette campagne de diffamation. Je dois soigner mes animaux, m’occuper de mes chiens, nettoyer les chenils et accomplir toutes les tâches quotidiennes. De temps en temps un ami, indigné, me téléphone, mais je hausse les épaules avec indifférence. Je me fiche de ce qu’ils peuvent raconter sur moi, je sais ce que j’ai subi, et puis flûte, je sais très bien que j’ai toujours essayé de raconter la vérité, ou de m’en approcher au plus près. J’ai sans doute fait des erreurs, mais je sais aussi que ces erreurs résultent des traumatismes que j’ai subis et je ne me laisse pas emporter par le doute.

J’espère uniquement que l’on me donnera raison petit à petit, lorsque les esprits se seront calmés. Les réseaux existent et j’en subis encore chaque jour les conséquences.

Le plus fou c’est qu’au moment précis où je suis prête à perdre courage et à abandonner, quelqu’un m’envoie une lettre ou une carte qui me donne à nouveau un peu de force pour continuer le combat. C’est ainsi que j’ai commencé à aimer les lettres de Ruf, un homme qui m’écrit souvent un petit mot ou de longues lettre pleines de réflexions et de questions. Il est, comme moi, si touché par le sort des victimes que je lis ses lettres avec émotion. Elles me montrent qu’il existe des personnes qui ont des sentiments. Des gens qui ne se laissent pas influencer par des attitudes négatives orchestrées dans la presse. C’est ainsi qu’une femme m’aborda un jour pour me témoigner son soutien, tandis que je rangeais mes achats dans le coffre de ma voiture. Je souris timidement et cela me rasséréna. Je doute si souvent…

J’ai souvent l’impression de me battre contre des moulins à vent. Comme si personne ne voulait entendre ce que je hurle. Comme si personne ne voulait savoir qu’il y a encore des victimes. Les abuseurs ne s’arrêtent jamais. Ils ne peuvent être arrêtés que si on les enferme et qu’on leur impose une thérapie appropriée. Les proxénètes d’un réseau ne s’arrêtent jamais, avec ou sans thérapie. Ce sont des criminels, qui exploitent les enfants, qui jouent avec eux et qui font des expériences comme si les enfants étaient une simple marchandise. Ils font croire aux enfants qu’ils sont coupables, les rendent loyaux et dépendants, les font taire en les intimidant. Si personne ne veut entendre mon appel à l’aide, qu’arrivera-t-il alors aux victimes qui sans aucun doute existent encore aujourd’hui ? Qui les écoutera ? Parfois je suis au bout de l’espoir. Comment puis-je arrêter les assassins d’hier et ceux d’aujourd’hui ? Que puis-je faire d’autre pour que les gens prennent conscience ?

Parce qu’il ne s’agit pas ici de quelques victimes. Cela concerne beaucoup d’enfants, qui souffrent involontairement et anonymement, jour après jour, ou plutôt nuit après nuit. Une fille sur quatre est victime d’abus sexuels, allant de l’attouchement au viol répété, dans son milieu familial ou extra-familial. Chez les garçons le nombre de victimes croît également.

Les réseaux utilisent beaucoup d’enfants. C’est un problème de société aussi grave que les accidents de la circulation ou la toxicomanie, il est simplement moins visible. C’est un poison insidieux, qui travaille silencieusement. Il fait plus de victimes que la plupart des gens ne se l’imaginent.

Je crains sincèrement que la presse et la justice ne fassent beaucoup de tort en démolissant mon témoignage et en le banalisant. Beaucoup de bourreaux savent maintenant qu’ils sont soutenus par les médias, et ils poursuivront leurs activités avec plus d’entrain. Ils ne sont pas dénoncés. Ils ne sont pas considérés comme responsables.

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface