Chapitre 83 |
| Je
mhabitue à la presse qui me harcèle, je
mhabitue même aux caméras. A la longue, je ne les
vois plus, de même que je ne remarque plus les regards
des gens qui me reconnaissent. Connue ou pas, je reste
Ginie, une personne sans importance porteuse dun
message. Même si je feins lindifférence, les
erreurs publiées à mon propos me touchent. Parfois mon
indignation mincite à faire usage de mon droit de
réponse, mais je me dis que cela na pas beaucoup
de sens. Je ne peux pas expliquer grand-chose en quelques
phrases. Cest alors que je reçois un article de Frank De Moor qui me donne des frissons dans le dos. Le reporter de Knack ne cache pas quil est en possession de procès-verbaux. Il cite des extraits daudition, et je me sens trompée une fois de plus. Jadis, les gendarmes mavaient promis que mon témoignage serait protégé et quil ne tomberait pas entre les mains de la presse, que personne ne lirait les auditions excepté les personnes qui travaillaient au dossier, que mes auditions resteraient secrètes et seraient mises en sécurité. Maintenant, jen vois des parties imprimées, des fragments sortis de leur contexte (comment dix petites phrases peuvent-elles rendre compte dune audition de dix heures ?) qui doivent prouver que De Baets ma mâché la besogne alors que je ne fournissais pas de réponse sensée. Bien sûr, jai souvent répondu " je ne sais pas ", mais nétait-ce pas honnête ? On mène la vie dure aux journalistes du Morgen. On exige même que le rédacteur en chef, Yves Desmet, présente sa démission et ils reçoivent la visite de la gendarmerie. Michel Boufioux du Télémoustique est interrogé et inculpé. Tous ceux qui disposent de certaines informations et qui proclament quil existe des indices sérieux détouffement des dossiers, sont rappelés à lordre. Le Soir Illustré et Knack ne sont pas inquiétés. De même les journalistes de lémission télévisée Au nom de la Loi peuvent continuer à travailler sans être inquiétés. Personne ne se demande pourquoi lenquête à propos des fuites dans la presse est menée de façon aussi partiale. Quelquun a diffusé des copies des auditions. Les parquets vont se rassembler sous peu pour discuter de lavenir du dossier. Les journalistes qui mont écoutée sont attaqués, les flics qui mont auditionnée sont accusés de suggestivité et écartés, les personnes que jai citées sont innocentes et je suis folle. Je suis un mauvais témoin, une affabulatrice. Ils peuvent fermer les dossiers, le cur tranquille. Les parents de Chrissie, en accord avec leur avocate, ont affirmé que rien nétait vrai dans mes déclarations. Je comprends très bien quel cauchemar cela doit être pour eux. Peut-être est-il trop dur de vivre en sachant la vérité, mais je trouve dommage quils gâchent une chance unique de la découvrir. Peu de temps après lassassinat de Christine, une amie de celle-ci a déclaré pratiquement la même chose que ce que jai dit des années plus tard : que Christine avait rencontré un groupe de gens qui pratiquaient " lamour libre ", pas des punks, mais des adultes Il na été fait aucun cas de ce témoignage. Dutroux a été vu, à lépoque, sur la même patinoire que Christine. Des témoins lont confirmé et Michèle Martin, la femme de Dutroux, la déclaré elle-même. Cela coïncide avec ce que javais dit à De Baets. Je ne pouvais savoir cela que parce que je lai vu. Nihoul soccupait dune radio libre près de la patinoire. Cela aussi coïncidait. Ils navaient même pas besoin de mon témoignage. Quand ils ont arrêté Dutroux, ils auraient dû éplucher ses faits et gestes, et son passé. Ils auraient pu découvrir, au vu de lancien dossier de la champignonnière, que Dutroux et Nihoul avaient déjà été très proches dans le passé. Ils auraient pu faire le lien. Pourtant, ils ne lont jamais fait alors quen 1984, cela aurait déjà dû être évident, même sans mon témoignage. Si seulement ils avaient enquêté sérieusement Quand je rencontrai les parents à la BSR, ils me dirent quil était impossible que leur fille ne se soit pas défendue. Mais un an plus tôt à peine, on a retrouvé les corps de An et Eefje, deux grandes adolescentes qui furent enlevées ensemble par Dutroux. Elles non plus, navaient pas été en état de se défendre, bien quelles fussent deux. Ils ne voulaient pas avouer que Christine ne rentrait pas toujours le soir. Ils nièrent avec obstination quils navaient, finalement, pas la moindre idée de ce que leur fille fabriquait. Je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir. Moi-même, pourrais-je vivre avec cette image, si ma petite fille venait à être assassinée ? Je ne le pense pas. Peut-être préférerais-je penser que le témoin ment pour pouvoir survivre sans trop de culpabilité et de cauchemars. Je peux comprendre que les parents ne me croient pas. Mais ce qui me met en colère cest que mon entretien avec les parents, en présence du substitut de Bruxelles, Paule Somers. Cette dernière prétend que jai réagi positivement à certaines questions suggestives des parents qui mauraient, de cette manière, fait tomber dans le panneau. On peut comprendre que les parents nient des faits horribles, mais quun magistrat se rende coupable de mensonges (ou soit citée erronément sans réagir) est bien plus grave. La caméra a tout enregistré. Je me demande souvent pourquoi Madame Somers a répandu de fausses informations alors que la vidéo constitue la preuve du contraire Les vidéocassettes disparaîtront-elles ? Ont-elles déjà disparu ? Je ne le sais pas mais je ne suis pas rassurée. On a également prétendu que les blessures de Christine avaient dautres origines. Cela aussi mangoisse. Pendant des années ces blessures ont été décrites comme je lai fait. Et, lorsque visiblement je me rappelle trop de détails, alors, tout est déformé. Je ne me sens plus en sécurité en Belgique. Jai envoyé des coups de pied dans les tibias de certaines personnes, je les ai rendues nerveuses. Jai bien peur que les vraies tracasseries naient pas encore commencé. Vont-ils encore mobliger à me soumettre à des examens psychiatriques, parce que le Dr Igodt aurait remis un rapport trop positif à mon sujet ? Vont-ils me tracasser sur le plan administratif, continuer les écoutes téléphoniques ? Ma belle-sur et moi avons pratiquement la même voix au téléphone. Nos voix se ressemblent tellement que même Erwin ou ma belle-mère ne peuvent pas deviner qui est au téléphone. Et cela aussi a jeté le trouble à la BSR de Bruxelles. Eddy avait demandé à Tania, après laudition quelle avait très mal supportée, si elle savait quelque chose au sujet de mes "amants" Tania le regarda lair effaré et lui dit quelle navait jamais rien remarqué ou entendu concernant mes amants. Elle commença à rire, sachant très bien que je navais pas daventures amoureuses et que jétais mariée depuis dix ans avec Erwin. Elle lui demanda si il en savait plus. - Las-tu entendue parler dun certain Guy ? demanda Eddy. Tania secoua la tête, mais noublia pas le nom. Quand elle vint me raconter ce qui sétait passé à la BSR de Bruxelles, elle me demanda immédiatement si je savais qui pouvait être ce "Guy". Je tombai des nues, réfléchis et arrivai à la conclusion que je ne connaissais personne qui sappelait ainsi. Lincident fut oublié jusquau moment où Béa, ma belle-sur, proposa de téléphoner à Guy pour savoir si la nouvelle antenne de son téléphone mobile était arrivée. Cest alors que je compris pourquoi Eddy avait demandé à Tania si javais un amant. La BSR avait probablement écouté une conversation entre Béa et son ami, au cours de laquelle ils avaient plaisanté comme sils étaient des amants. |
Chapitre 83 |