Chapitre 79 |
| Ce
que je prévoyais est arrivé, et j'éprouve de nouveau
la sensation bizarre d'être extralucide. Les journaux
contre-attaquent. Ils expliquent en long et en large que
ma mère est malade et que mon père a eu une enfance
malheureuse, le tout illustré de photos pathétiques. Ma
mère, avec son regard de hush-puppie et un tuyau
d'oxygène dans le nez, mon père la tête penchée et de
grands yeux tristes suffisent à convaincre les lecteurs
de ma méchanceté. Il y a même un journal à sensation
qui lance une série hebdomadaire intitulée: "Les
Mensonges de X1." Mon oncle maternel, mon cousin et
un troisième membre de la famille sont invités à
étaler leurs griefs à mon égard. Ils ne s'en privent
pas. Cela les rend célèbres pour quelques temps tout
comme Kathy, la fille de la voisine qui proclame son
opinion avec enthousiasme: - Elle est complètement folle, monsieur! J'observe avec étonnement comment les balivernes colportées par la presse se transforment à tous les coups en prétendus mensonges de ma part. Je n'ai pas l'intention de réfuter une à une chaque information et tout ce sensationnalisme me laisse froide. J'entasse les journaux dans un coin; ils me serviront plus tard pour éplucher les pommes de terre. Mes parents jouent leur rôle avec beaucoup de conviction, comme ils l'ont toujours fait. Je dois admettre qu'ils passent la rampe mieux que moi. Alors que je reste distante, eux jouent à fond la carte de la sentimentalité vis-à-vis des téléspectateurs et des lecteurs. Mais parfois ils bredouillent et se prennent les pieds dans le tapis. Je pouffe de rire en entendant, mon père déclarer aux nouvelles: "Non, Monsieur, je ne connais personne du nom de T., je ne sais pas de qui elle parle". Puis il regarde ma mère et lui demande : "Tu connais un T. toi, à part Tony?" Tout à coup il se souvient de Tony et le présente comme un ami de la maison: "Un brave homme, Monsieur". Annemie et Douglas mettent mon père encore moins à l'aise en lui demandant s'il a eu récemment des contacts avec Tony. - Non, dit mon père de sa voix la plus innocente. - Vraiment pas? - Non! répond-il à nouveau, avec un accent convaincu. Jusqu'à ce que les journalistes évoquent une conversation téléphonique de 18 minutes qu'il a eue il y a quelques mois avec Tony et qui a été repérée grâce à une surveillance de la gendarmerie Lémission Telefacts, produite par une autre chaîne de télévision flamande, semble avoir décidé de ridiculiser Panorama. Ils produisent un reportage sur mes anciens professeurs et mes compagnes de classe. Ces gens n'ont visiblement rien remarqué de mon secret. Je n'ai pas vu l'émission, mais beaucoup d'amis et de victimes d'abus sexuels ont réagi avec indignation après l'avoir vue. Au Nom de la Loi, l'émission de la RTBF. m'inspire plus d'inquiétudes. Il est clair que ces reporters disposent d'informations confidentielles, qui sont distillées de façon très calculée. La moindre erreur de détail que jai commise est grossie. Par contre, les détails exacts et inquiétants que j'ai fournis sont systématiquement passés sous silence. Ma grande crainte est que les témoignages des victimes soient désormais réduits à néant et tournés en ridicule sur base de prénoms ou de numéros de plaques qui ne collent pas, en somme sur des erreurs factuelles que les bourreaux eux-mêmes leur ont fourré dans la tête. Pourquoi, en effet, les bourreaux se serviraient-ils de leur véritable prénom alors qu'un prénom fantaisiste pourra apparaître plus tard comme un élément de preuve supplémentaire confortant la thèse selon laquelle les victimes de réseaux ne sont que des affabulateurs et des malades. Le fait qu'une grande partie des médias collabore à cette opération, me donne froid dans le dos. Ils montrent longuement l'enterrement de Julie et de Melissa avec lémotion nécessaire, ils en appellent à la vengeance et à la malédiction, mais ensuite ils musellent les victimes et les témoins qui osent briser le mur du secret. J'ai l'impression que les réseaux de prostitution d'enfants sont traités en Belgique de la même manière que les camps de concentration en Allemagne. N'a-t-on pas prétendu que les camps n'ont pas existé? On trouve en tous cas encore aujourd'hui des malades qui défendent avec acharnement cette opinion. Hélas, les bourreaux ont eu - au contraire des SS - tout le temps de faire disparaître les preuves en les cachant ou en les détruisant. Je doute qu'on retrouve jamais un film où j'apparais étant enfant. Pas un article de journal sur les nombreuses cassettes vidéo qui ont été retrouvées chez Dutroux et chez Ramaekers. Pas un journal ne s'interroge sur l'identité des enfants maltraités sur les bandes vidéo. Le monde judiciaire ne se pose pas non plus la question, puisquil a détruit les cassettes. Ces visages anonymes sont partis en fumée, avant que quiconque ait eu la chance de les identifier. Sont-ils encore en vie? Ou sont-ils morts victimes de producteurs de snuff movies ? Ça n'intéresse personne et cela me mine intérieurement. On commence même à parler de Dutroux avec précautions. C'est un pervers sexuel et un pédophile solitaire, un psychopathe. A quoi servaient alors ses caves? Plus personne ne pose la question. Peu de journalistes sont encore disposés à entendre mon cri de détresse. Ils n'ont plus la possibilité de faire publier leurs articles ni de passer sur antenne. Tous me disent qu'ils se heurtent au veto de leurs chefs. L'agressivité de certains journaux et de beaucoup de programmes de télévision est angoissante. Ce n'est plus une situation normale, c'est devenu une guerre dans laquelle les victimes sont tenues pour quantité négligeable. J'enrage à la pensée que les bourreaux se savent maintenant soutenus. Autant je leur avais flanqué la frousse, autant je suis sûre quils se sentent en sécurité maintenant. Je ne peux plus rien faire pour renverser la situation, et je me sens coupable envers les victimes actuelles. Tout cela n'a-t-il servi à rien? Ai-je été assez bête pour croire que mon témoignage pouvait aider d'autres petites victimes? J'ai peur d'être à nouveau abusée. Le message que diffuse la presse est suffisamment explicite. Boucle-la, sinon tu seras traînée dans la boue. Je suis folle, je suis une menteuse, j'ai été sacrifiée au profit d'un réseau qui n'existe pas, du moins pas ici en Belgique. - Tu auras au moins essayé, me dit Erwin pour me réconforter. C'est vrai. Je ne vais sans doute pas pouvoir conserver ma ferme. Mon chiffre d'affaires est en chute libre. Heureusement, il y a les coups de téléphone, les cartes postales et les lettres de soutien. Heureusement, il y a Tiny Mast, qui est devenue une très bonne amie, et qui me rappelle sans cesse qu'elle lutte avec moi. Sa souffrance est aussi infiniment grande. Imagine-t-on ce que elle a dû ressentir comme mère, quand on ne l'a pas prise au sérieux au moment où elle a déclaré la disparition de ses enfants? Et quand elle a été soupçonnée? Je suis reconnaissante envers mes amis. Je me laisse cajoler par Erwin et nous essayons avec les enfants de passer agréablement nos rares moments de loisir. A l'école, le directeur et les professeurs les accueillent très bien. Je suis heureuse de rencontrer autant de gens intelligents. |
Chapitre 79 |