Chapitre 69 

 
Les deux enquêteurs avec lesquels je dois désormais travailler viennent me chercher pour une conversation " informelle ". Je ne me sens pas à l'aise et j'essaye de rester immobile. Etre emmenée avec des inconnus me rappelle de tristes souvenirs. Mais je suis trop fière pour montrer mon angoisse. Je continue à rire, de manière insouciante mais sans excès, juste assez pour paraître spontanée. Une fois de plus on me fait la remarque que je parais " en pleine forme " !

De quoi devrais-je avoir l’air ? A quoi ressemblent les victimes ? A des fossoyeurs, à des créatures brisées et courbées vers le sol ? Est-ce que cela doit se lire sur le visage ? Que dois-je faire pour ressembler à une victime ?

Mais je réponds patiemment que le déménagement à la ferme m'a fait du bien. Je ne suis pas idiote, je sais que les gendarmes – et avec eux une foule de sceptiques – trouvent que j'ai l'air trop bien pour avoir tant souffert. On demande probablement aux victimes de se démarquer physiquement d'une manière claire et perceptible. Si nous ne correspondons pas à cette image, c'est que " ce n'était pas si grave que cela ". Je ne sais pas comment je peux détruire cette conception, ni comment je dois expliquer que la faculté de cacher mes sentiments réels fait partie de mon système de défense. Plus je souffre, moins le monde extérieur le saura. Cela demande des années d'entraînement. Hélas, cela se retourne contre moi. Avec amertume, je me dis que mes bourreaux ont fait de moi une victime parfaite.

Nous allons nous asseoir tous les trois dans un café du village. Je m'assieds en face d'eux, et je les observe derrière mon visage riant. Avant même le début de la conversation, je sais que je vais mener un combat désespéré. Même si ces gens me croient – ils ne doivent pas nécessairement croire tous les détails que je leur donne, je ne suis pas infaillible, mais qu'ils croient au moins que quelque chose de grave m'est arrivé – ils suivront gentiment l'avis de leurs chefs. Ce ne sont pas des gens entêtés, à la recherche du droit et de la vérité. Ce sont des marionnettes du système. Si leur chef leur dit : " Cherchez les erreurs et la manière de la rendre non crédible ", ils le feront avec autant de zèle que s’ils cherchaient la vérité.

Cette impression me fait de la peine. Ils ne se rendent pas compte qu’il y aura d'autres victimes. La seule chose qui compte pour eux, c'est leur carrière. Cette impression se confirme déjà après vingt secondes.

Eddy confirme ma pensée par cette réflexion : " Cela m’est égal si c'est la vérité ou pas. La seule chose qui compte pour moi, c'est mon salaire à la fin du mois ".

Il sourit tranquillement. Suis-je voyante ?

La conversation se déroule de manière prévisible. La gendarmerie estime que la balle est dans mon camp. C’est moi qui doit apporter les preuves. Ils ne feront plus de travail de terrain ni de recherches. Ils me demandent littéralement ma collaboration. Lorsque j'avance que je ne peux pas délivrer de mandats de perquisition, ni apporter de preuves s'ils refusent d'enquêter, ils me rient au nez. C'est dommage pour moi, point final.

Il y a pire. Eddy commence à insinuer que tout cela n’a pas pu être aussi grave. Voyons, j'ai un mari et quatre enfants, j'ai tout ce que je souhaite, et en plus je ris beaucoup trop. Je secoue la tête face à tant de mauvaise volonté, je lui répète encore une fois que ce n’est pas parce que j’ai été une victime que je ne peux pas avoir une vie meilleure. Je me suis battue pour être heureuse, j'ai des années de thérapie derrière moi et ce n'est pas parce que je réussis ma vie actuelle que mon passé est moins grave.

Ils ne méritent pas que je tente de leur expliquer. Danny me connaît depuis plusieurs mois et derrière eux se trouvent leurs supérieurs et des magistrats du parquet qui ne prennent même pas la peine d'apprendre à me connaître. Si ces gendarmes ont tant de préjugés, comment pourrai-je convaincre les autres ?

Allons, scande Eddy à haute voix, tu as quand même eu du plaisir ? Tu ne vas pas nous dire que tout était mauvais ? Tu étais quand même amoureuse de Tony ?

Après une année d'auditions où j'ai été traitée avec respect, je crois avoir tenté d'expliquer mon " amour ". Je n'étais pas amoureuse de Tony, je l'aimais comme une fille aime son père. Si j'avais eu du plaisir ? Il y avait eu de rares moments heureux, sans quoi je ne serais plus ici. Cela me faisait continuer, mais cela ne rendait pas moins graves les sévices et les abus sexuels que j'avais dû subir. Tony me souriait et me câlinait parfois plein de bons sentiments… pour ensuite me forcer à coucher avec un homme à qui il m'avait louée.

Cette conversation de deux heures ne m'apporte aucun soulagement, au contraire. Elle m'apprend que je ne dois plus trop espérer.

Je comprends que je ne serai jamais libre.

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface