Chapitre 28 

 
Tiu - c'est ainsi que je nommai mon nouvel enfant - n'était pas vraiment au goût de Tony. Il trouvait décevant que ce soit de nouveau un garçon. Je lui fis remarquer sèchement que c'est l'homme qui détermine le sexe de l'enfant. Il apprécia d'autant moins mon sarcasme.

Je nourrissais mon enfant, j’allais à l'école et je me rendais compte ironiquement que je ne menais pas deux, mais dix vies de front. Mon enfant vivait cependant, et l'espoir commençait à refleurir. Peut-être pourrais-je le garder. Peut-être n’allaient-ils pas me le prendre.

Je faisais de mon mieux pour ne pas commettre d’erreur. Tiu était mon point faible, la plus petite faute de ma part pouvait lui être fatale. Il y avait en effet une demande constante d'enfants pour faire des films, des snuff-movies, et je voulais le protéger coûte que coûte.

Tony me conduisait souvent à Bruxelles, où Mich disposait d’un appartement dans une maison. Il faisait des photos qui étaient placées dans un album où les clients pouvaient choisir des filles. Cela devait paraître innocent, parce que l'album était souvent emporté. Rien ne devait laisser soupçonner que ces filles travaillaient pour un réseau de prostitution enfantine. C’est pourquoi il y avait d'autres photos parmi celles des filles et d'une minorité de garçons - des photos de maisons, de la mer et d'autres idioties.

L'appartement se trouvait près de l'autoroute et Mich et Tony se rencontraient souvent là. A la mi-septembre je vis Chrissie pour la première fois. Elle était amoureuse de Mich, cela se voyait tout de suite, et je reconnus le piège dans lequel elle était tombée. Un jour, il y a des siècles, Tony m'avait rendue dépendante de lui de cette manière.

Mich était plein d'attentions et de charme. Je me refermai sur moi-même, ne voulant pas voir comment il allait plumer sa victime. Elle était plus âgée que moi, mais c’était une vraie adolescente, sans expérience, pleine de confiance dans les adultes, et convaincue qu'il ne pourrait rien lui arriver. Je n'avais pas vraiment envie de briser ses rêves.

Elle fut lentement intégrée, par un bourreau expérimenté qui savait exactement comment la prendre dans ses filets. Il commença par la rendre dépendante de son affection, puis il commença à poser ses conditions.

- Je suis un homme adulte. Il me faut un peu plus qu’un sourire?

Je connaissais la rengaine, et cela me donnait mal au coeur.

Elle se laissait convaincre, parce qu'elle ne voulait pas le quitter, naturellement. Ces hommes étaient des professionnels, qui savaient parfaitement quand ils pouvaient poser leurs exigences. Chrissie était coincée avant même de s’en rendre compte.

Je le pressentais, et mes soupçons se confirmèrent peu de temps après. Mes bourreaux m'utilisèrent pour la " délurer un peu ". Je détestais cette idée, car j’étais obligée de lui parler. Depuis que j'avais perdu Clo, j'étais comme morte lorsque je devais renouer des liens avec une fille du milieu. Au départ j’étais donc froide et sur mes gardes. Le courant ne passait pas entre nous. Mon expérience me faisait haïr sa naïveté. En fait, au fond de moi, j'étais jalouse de ce qu’elle vivait. La manière amoureuse dont elle regardait Mich me rappelait douloureusement mes premières semaines avec Tony. J'avais peur que cela dure pour elle.

Mais, lorsque Mich la poussa subtilement à faire l'amour avec moi, je compris que son attention pour elle était feinte. C'est la première fois que je dus mordre sur ma langue pour ne pas l'avertir du guêpier dans lequel elle s'était fourrée.

- Montre ce que tu peux faire, mon trésor. Tu rendras un vieil homme heureux, dit-il d’une voix tremblotante et stéréotypée.

Elle céda, mais cela lui faisait mal, je le vis à son regard hésitant.

- Tu ne dois pas le faire, petite fille, je ne t'oblige pas. Mais tu n'es plus une enfant. Tu es presque une femme adulte, je sais que tu le peux.

Le piège était joliment monté. Elle enleva ses vêtements, hésitante, un peu honteuse, mais elle avait décidé d’elle-même, c’est du moins ce qu’il lui semblait.

Voilà, pensai-je tristement, maintenant tu ne diras plus rien à personne.

Je la voyais de temps en temps. Elle essayait timidement de nouer contact avec moi, et je découvris qu'elle était allée récemment dans un camp, qu'elle aimait les " Wham ", et surtout Georges Michael? Toutes ces choses me semblaient appartenir à un autre monde. Je ne pouvais pas m'imaginer que des filles s'occupent de choses aussi banales. Je l'écoutais vaguement, mais je ne lui accordais pas plus d'attention que nécessaire.

Un soir, je me trouvais dans l'appartement de Bruxelles lorsqu'elle arriva avec Mich. Elle m'entendit chantonner un air de l'album The Wall de Pink Floyd. Elle n'avait jamais entendu cette musique et je lui traduisis une partie du texte. C'est la première fois que je remarquai qu'elle commençait à devenir plus grave. Et bien que je voulus me protéger, elle me faisait peine à voir.

D'un certain côté, une jeune fille comme elle était attirée par le comportement du groupe. L'extravagance, le fait de ne pas être tenu par un travail régulier et des horaires fixes, la manière de dépenser de l’argent??elle se sentait adoptée par un groupe spécial. Mich était aussi un bon conteur. Il tenait les gens en haleine pendant des heures, en racontant des anecdotes croustillantes. Il était propriétaire d'une radio libre - ce qui la captivait - et il jouait énormément là-dessus. Elle l'aimait, peut-être à la manière désespérée dont j'aimais Tony. Pour elle, il était devenu un ami, un amant et un père.

D’autrepart, elle était effrayée par ce qu'il attendait d’elle. La débauche avec d'autres filles et des hommes était difficile à supporter pour elle. Chrissie se sentait prisonnière. Plus important encore: elle se sentait coupable. Personne ne l'avait forcée à faire ce qu'elle faisait. Elle venait de son propre gré, parce qu'elle était devenue dépendante de Mich, de son attention et de son charisme. Une fille de quinze ans pouvait difficilement s'imaginer avec quelle subtilité et quelle précision les bourreaux du réseau mettaient au point leurs pièges psychologiques.

Elle se cabra pourtant. Mich remarqua que son emprise sur elle devenait plus ténue. Chrissie sentit que l'attention qu'elle recevait n'était pas à la hauteur de la douleur qu'elle ressentait. Et elle commença à le lui reprocher.

Un soir, alors que Chrissie était partie, nous dînions Tony, Mich et moi dans un restaurant bruxellois. Mich était maussade, ce n'était pas bon signe. Il était généralement exubérant, mais lorsqu'il paraissait sérieux et stressé, cela voulait dire qu’il était pour le moins déçu. C'est là que je commençai à avoir vraiment peur pour elle.

Il me passa un savon, me nomma responsable d'elle. Si je ne la remettais pas rapidement dans le droit chemin – c'est-à-dire la rendre obéissante – il devrait prendre d'autres mesures.

Tony parla alors d'une initiation, dont Chrissie pourrait avoir besoin. Mich réfléchit en jouant avec sa fourchette, puis hocha la tête pour accepter.

Je me recroquevillai sur ma chaise.

Je craignais leurs rituels comme la peste. Je savais que j'allais y être impliquée, car j'étais présente lors de leur rencontre. J'aurais pu étrangler cette fille. Elle me causait trop de problèmes. Mon amie Clo me manquait, mais je ne voulais pas me l'avouer.

Clo est vivante ! criait une voix dans ma tête, pour repousser la douleur qui m'assaillait à nouveau. Ne pense pas à elle, pauvre idiote ! tu sais que tu ne dois pas penser à elle. Elle vit, et cela doit te suffire !

La douleur diminuait un peu.

Je regardai Tony, il me sourit d'un air absent, et je ressentis le désir d'être consolée par lui. Ces derniers temps, cela m'arrivait de plus en plus souvent, j'avais l'impression de m'enliser dans des sables mouvants. L'incertitude de ma survie et de celle de mon enfant, me poussaient paradoxalement dans ses bras. Il était, en fin de compte, celui qui décidait de mon sort. Il avait le pouvoir, et il pouvait à tout moment décider de mon avenir, de ma souffrance et de ma vie. Il pouvait décider d'un jour à l'autre si mon enfant resterait en vie ou pas. S'il me serait retiré ou pas. Et plus il avait d'influence sur ma vie, plus je me sentais dépendante de lui. Il comptait plus pour moi que n'importe qui. Il était mon dieu. Je le considérais comme tel.

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface