Chapitre 13 

 
Fin juin 1979, j’avais dix ans et j'attendais ma mère sur le seuil, avec ma petite valise Samsonite. Depuis l’âge d’un an et demi on me conduisait chaque semaine chez ma grand-mère. C'était la fin de cette longue période. Aujourd'hui, maman venait me chercher pour de bon.

Ma grand-mère était toujours agressive avec moi. Elle avait l’habitude de me traiter de "mauvaise", par conséquent je me sentais vraiment coupable de la haine et de la colère que je ressentais. Les autres trouvaient que ma grand-mère était normalement sévère, je savais que c’était pire que cela. Je l'avais mise en colère parce que je n'obéissais plus. Je n’y arrivais plus. Quelque chose en moi s’était brisé. Je n'avais plus assez d'énergie pour exécuter ses ordres. Je repoussai mes souvenirs au loin, fermai la porte de ma mémoire, et attendis patiemment l’arrivée de ma mère.

J’ai obtenu leur pardon ! J'ai exécuté ma peine. Ma maman et mon papa allaient enfin savoir que j'étais sage. Je pouvais rentrer à la maison, ils allaient m'aimer pour toujours maintenant et tout se passerait bien !

Mais quand j’arrivai à la maison, il n'y avait pas de fête pour mon accueil. Il n'y avait rien d’autre que du désordre. La maison était délaissée, les chiens tournaient en rond et se disputaient leur territoire. La cuisine débordait de vaisselle sale. Le jardin était en broussailles, envahi par les mauvaises herbes, avec un bric-à-brac entassé et une vieille chaise moisie. Ma chambre n'avait pas été retapissée et le sol était recouvert d’un vieux linoléum ondulant. C’était la vieille chambre à coucher du frère de ma mère, avec un lit de deux personnes et un matelas d'où dépassait un ressort. Cela sentait la moisissure et la pisse de chat. Je parcourus la maison, mais personne ne me voyait. Ma mère travaillait, mon père travaillait ou dormait dans le fauteuil devant la télévision qui déversait son fatras en français. Je me sentais perdue. Après trois jours, j'osai à peine demander à manger. Depuis mon retour, je n'avais rien reçu. Ils m'avaient simplement oubliée.

La réponse ennuyée de ma mère fut qu'il y avait encore une boîte de spaghetti dans la cave. J'avais horriblement faim, les repas de Knokke, qui étaient ponctuels et surabondants, me manquaient. Trouver la boîte ne fut pas chose aisée. Elle était enfouie sous une couche de poussière entre des pots de confiture qui traînaient là depuis trois siècles. J'évitai soigneusement de vérifier la date de péremption. Trouver un ouvre-boîtes et une poêle dans la cuisine, fut également une mission presque impossible. Finalement je mangeai la boîte froide, parce que, après avoir enlevé un bric à brac du réchaud, je ne parvins pas à faire fonctionner les becs noircis.

Les années passèrent et je jouai mon rôle, celui d'une enfant heureuse, le tout était de me convaincre de ce bonheur – mais cela me coûtait énormément d'énergie. Je dépérissais. Je voyais ma mère coucher avec des hommes dès qu'elle en avait l'occasion. Ses relations avec mon père étaient froides, vides et haineuses. Ils ne se disputaient pas, ce n'était pas cela. Mon père disparaissait chaque fois que ma mère tentait de lui parler, et ma mère allumait la télé ou la radio chaque fois que mon père lui adressait la parole. C’était ce qu’on appelle la guerre froide, silencieuse, mais cela créait une atmosphère de terreur profonde dans la famille. Leur hostilité mutuelle rejaillissait sur moi. Aucun d’eux ne me consacrait une minute. Je cohabitais avec eux, sans plus.

A douze ans, j’étais devenue une ombre. Je me lavais à peine. Mes longs cheveux pendaient sans être brossés ni lavés. Mes vêtements étaient un ramassis de vieux vêtements malpropres, qui avaient appartenu à ma mère. Depuis deux ans que je vivais à la maison, mon père m’avait acheté deux nouvelles choses : ma robe de communiante et un sweater avec un cheval dessus. J’avais un imper pour manteau, même en hiver. J’avais une paire de baskets usées et trois culottes, que j’avais prises dans l’armoire de ma mère. La petite fille avec laquelle ils paradaient était devenue une jeune adolescente au corps de jeune femme. Je n’étais plus la petite poupée avec des boucles dorées de jadis. On ne pouvait plus me mettre des petits nœuds dans les cheveux et recueillir des compliments. Du coup le joujou cessait d’être intéressant.

C’est dans ce contexte que je fis la connaissance de Tony. J’entrai sans but dans l’atElieer où ma mère toilettait les chiens. Tony était assis à sa manière caractéristique sur le tabouret du bar. Ma mère était debout, appuyée à son bureau, un verre de vin à la main, son attitude séductrice comme je la nommais alors avec ironie.

- Ah, Régina, te voilà !

Je la regardai surprise. Ma mère ? Elle m’adressait la parole ? Qu’est-ce qui se passait ? Je regardai rapidement l’homme qui se tenait sur le tabouret. Il me fixait déjà depuis un moment, avec un scintillement dans les yeux.

- C’est Tony, tu le connais ?

Le code. Oublié, mais bien imprimé. Je ne pouvais connaître ou reconnaître personne. Donc je ne le reconnais pas.

- Non, mais il est déjà enregistré dans ma mémoire.

Les chiens. Leurs aboiements, leurs halètements.

- Tony, voici Régine, bredouille-t-elle. Le vin fait déjà de l’effet.

- Regina, corrigeai-je automatiquement. Même si ça n’avait pas beaucoup de sens, puisqu’elle ne m’entendait de toute façon pas.

Je serrai la main à Tony et il sourit.

- Quel âge lui donnes-tu, me demande ma mère ?

Je regarde son visage, oublie qu’il me tient encore la main, et donne la réponse correcte.

- Quarante.

Première erreur. Ma mère est furieuse, car je suis mal élevée. Mais il rit bruyamment et dit qu’il apprécie ma franchise.

- C’est vrai, j’ai quarante ans !

Ma mère réplique qu’il ne fait pas du tout quarante ans. Le cliché. Je soupire face à son show. Il ne me lâche toujours pas la main. Je reste devant lui, obéissante. Il caresse mes cheveux, me soulève le menton. Je le regarde dans les yeux. Je bluffe.

- A partir de maintenant, tu appartiens à Tony, me dit ma mère.

J’accepte. Il me convient. Un homme, un propriétaire. Je le regarde en face.

- Je vais te dresser, petite, chuchote-t-il.

- Je sais, chuchotai-je à mon tour.

Cela m’est égal. Il est le premier à me regarder plus de deux minutes avec attention. J’existe.

- Elle est sale, dit-il à ma mère, sans me quitter des yeux.

Elle lève les épaules.

- Tu n’as qu’à la laver, dit-elle.

Je perçois une nuance de jalousie. Bien que je lui tourne le dos, je sais qu’elle à l’air pincé maintenant. Elle veut de l’attention, de l’admiration, du désir. Il me prend par la main, m’amène à la salle de bain, prend du shampooing et me lave soigneusement les cheveux. C’est une tâche longue et ingrate, mais il prend son temps. Il me lave les cheveux, les rince, les lave à nouveau et masse soigneusement mes cheveux avec du baume. Il rince complètement mes cheveux à l’eau tiède. Mon cœur commence doucement à revivre. Chaque pression de sa main sur mon cuir chevelu détend quelque chose en moi. Le contact qu’il établit à ce moment fait que je lui serai inconditionnellement soumise pendant des années. Il pose les bases, en psychologue averti. Il me place sur un tabouret, allume le séchoir avec lequel ma mère sèche les chiens, et il défait soigneusement tous les nœuds de mes cheveux. Après une demi-heure, mes cheveux tombent autour de mon visage comme une couronne dorée. Ils paraissent légers et brillants. Tony est content. Je lui souris, gênée. C’est la première fois de ma vie que je suis traitée d’une manière aussi agréable. Je me sens… sécurisée. Je veux bien lui appartenir.

Quelques jours plus tard, il m’emmena au cinéma. Il m’avait dit de prendre un bain et il m’avait à nouveau lavé les cheveux. Il ne dit pas un mot à propos du fait que je serais sa propriété. Il m’invita au cinéma, comme s’il s’agissait d’un rendez-vous.

Tout à fait différemment des hommes qui m’emmenaient d’habitude. Il acheta les tickets et nous allâmes nous asseoir dans la salle, main dans la main. Il me parlait doucement et me caressait les cheveux. Je ressentais beaucoup d’affection pour lui. C’était le premier adulte qui me traitait comme une personne. J’avais confiance et je m’abandonnais à lui. Je sentais qu’en très peu de temps, depuis qu’il avait porté son attention sur moi, il s’était rendu indispensable.

Le film commença et la salle s’obscurcit. Il ouvrit le bras et je me blottis contre lui. Je ne le voyais pas du tout comme un amant, à ce moment. Je le voyais comme un père. Naïve et innocente, je posai la tête contre sa poitrine. Sa respiration me détendait. Je me sentais en sécurité. Je me sentais comme une petite fille qui peut enfin s’asseoir sur les genoux de son papa, après une longue absence. Je me sentais à nouveau enfant. A ce moment le bout de ses doigts glissèrent sur mes seins. Je ressentis l’attouchement - un signal d’alarme retentit en moi - mais je tentai de l’ignorer. Je m’accrochais désespérément au sentiment de sécurité que je venais de ressentir. Le bout de ses doigts toucha mes tétons et un frisson parcourut mon corps.

Il ne s’agissait plus d’un contact accidentel. D’autres signaux se déclenchèrent. Mes perceptions devinrent plus aiguës. Sa main glissa vers le bas et s’arrêta sur mes cuisses. Lentement, furtivement, il releva ma jupe. Je restais immobile, avec la tête contre sa poitrine. Sa respiration n’avait plus rien de relaxant maintenant. Sa main droite pénétra dans mon slip. Il écarta légèrement mes jambes. Au fond de moi, je retenais un cri de rage et de dégoût.

Je me raidis, tentant désespérément de m’accrocher au rêve que je formais peu auparavant, mais ses doigts qui cherchaient à pénétrer en moi, firent voler ce rêve en éclats. Il voulait du sexe et je ne pouvais pas en donner. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas ! Lui, à qui j’avais accordé ma confiance suprême; ses mains ne pouvaient pas faire ce qui s’était produit avant ! J’avais besoin de lui comme père.

Après un certain temps, il s’arrêta. Il retira son bras et me repoussa. Je rabaissa honteusement ma robe. Je renfermai mes sentiments – déception et tristesse. En même temps je sentais la culpabilité grandir en moi. Qui étais-je pour me permettre de le rejeter ? Il avait été si bon avec moi. Il avait pris soin de moi, il m’avait souri, il m’avait donné tant d’attention ! N’était-il pas normal que je lui rende quelque chose ? On n’a rien pour rien dans cette vie, me serinait ma grand-mère.

Il me tira dehors, me fit monter rudement dans la voiture et roula en silence. Je me sentais si coupable que j'en étais presque malade. Les larmes jaillirent de mes yeux. Allait-il se défaire de moi ? Il s'arrêta devant ma porte. Je restais triste, assise la tête baissée. Il me regarda quelques secondes, immobile.

- Gina, je sais que tu ne veux pas de moi. C'est ton droit. Je chercherai une autre fille et nous n'en parlerons plus jamais, OK ?

Mon coeur se déchira en mille morceaux. Je ne voulais pas le perdre. Pire encore, je sentis que j'allais mourir s'il me rejetait.

- Je suis désolée, Tony, ce n'est pas ce que je voulais. J'ai seulement ?. un peu peur.

Je chassai mes larmes avec le courage du désespoir. Il caressa mes cheveux.

- Gina, tu dois comprendre qu'un homme adulte doit satisfaire ses besoins. Je ne peux rien faire avec une fille qui se comporte comme un bébé. Tu comprends ?

J'acquiesçai, vaincue. Mais bien sûr, il avait raison. J’étais ridicule. Tout ce qu'il voulait, c'était du sexe. Ce n'était pas si grave.

- La prochaine fois, ce sera mieux, Tony. Je te le promets.

Il soupira.

- Bien, nous allons faire ainsi : quand tu te sentiras prête, tu m'appelleras, OK ? Je ne prendrai aucune initiative. Tu seras responsable ?. D'accord ?

J'acquiesçai, sachant bien que je lui téléphonerais le jour même.

A partir de ce jour, la responsabilité m'appartenait – un piège parfaitement tendu qui le déchargeait de toute faute. Il tenait sa proie.

 

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface