Chapitre 89 

 
Marc Reisinger découvre dans un livre au titre prédestiné " L'enquête manipulée " (écrit par un journaliste d’ Au nom de la loi ) que mes auditions ont été manipulées sur des points cruciaux. Nous comparons, phrase à phrase, et cela me glace. C'est angoissant de constater que " quelqu'un " a modifié les phrases de telle sorte que l'on croie que De Baets m'a soufflé mes réponses. Reisinger révèle cela au cours de l'émission télévisée " Controverses ". Il s'en suit une perquisition, non chez le journaliste qui a publié ces faux, mais chez Marc Reisinger, qui a eu le culot de les révéler. La gendarmerie continue à pourchasser ceux qui se plaignent des dysfonctionnements dans mon enquête. De Baets, Bille (le gendarme qui dactylographiait les procès verbaux, avec qui je n'ai pas échangé deux mots) et quelques autres sont écartés de la BSR. Qu'ont-ils fait de mal ? Les bruits concernant des méthodes suggestives pourraient être facilement dissipés en comparant les enregistrements vidéos avec le texte des auditions. Qu’est devenue la " relecture "? Pourquoi la commission Dutroux n'a-t-elle pas pu en recevoir les résultats ? La gendarmerie a-t-elle quelque chose à cacher ?

Cela me fait penser au système d'intimidation qui était appliqué dans le réseau. De nouveau on menace les gens avec qui je suis devenue amie. Mêmes mécanismes, mêmes techniques pour faire peur, pour intimider, pour décourager. Je me sens coupable d’avoir attiré des ennuis à des personnes qui ont accordé foi au récit des victimes. De plus en plus, je suis envahie par le doute et je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que je retire mes déclarations pour protéger des gens comme l'adjudant Patrick De Baets et son équipe, Marc Reisinger, Annemie Bulté et Douglas de Coninck du Morgen, Marie-Jeanne Van Heeswyk, et bien d'autres. Mais, un à un, ils me démontrent que la faute n'est pas de mon côté, mais bien du côté de ceux qui ont intérêt à miner mon témoignage. " Nous sommes des adultes, et nous avons fait nos propres choix moraux ", me répond Douglas, et je trouve cela courageux et réconfortant.

Je me sens épouvantablement impuissante. Quelle victime osera encore parler ? Quel gendarme ou policier voudra encore l’écouter ? Quel magistrat voudra encore entreprendre quelque chose ? Qui fera le lien avec d’anciens dossiers dormant sous un tas de poussières? Les ministres s'agitent quand Dutroux s'évade, mais rien ne change. Au contraire. Je suis malade d'indignation quand j'apprends que l'on a élaboré un projet de libération de Dutroux. Le plan a été rejeté, mais on a eu le culot d'essayer !

Il y a quelque chose de commun aux tracasseries qui nous sont faites à moi et à mon entourage. Quand tout se calme autour moi, ils s'en prennent à Marc, ou à Mieke qui ne peut plus reprendre sa fille à sa famille d'accueil. Quand tout se calme pour eux et que je pense finalement trouver la paix, j'apprends que la BSR est en train d'interroger mon vétérinaire. Il vient vacciner et vermifuger mes moutons et il me connaît depuis vingt ans. Il a témoigné spontanément à la BSR de Gand pour dire qu'il m'avait toujours connue comme une jeune fille calme, paisible et raisonnable, et que lorsqu'il venait tard le soir chez mes parents pour soigner les chiens, je n'étais pas souvent à la maison. Un petit témoignage, qui un an plus tard, le poursuit. Les gendarmes de la BSR viennent le trouver aujourd’hui pour lui demander s'il soigne les moutons de " X1 ". Mon vétérinaire sent les embrouilles, leur ferme la porte et m'en informe. C’est également une technique très souvent utilisée à l'intérieur du réseau : l'isolement des victimes les unes des autres pour pouvoir les intimider.

Je découvre de surcroît que la BSR interroge uniquement les gens de mon entourage qui, soit ne se rappellent pas grand-chose, soit n'ont jamais vu que quelque chose n’allait pas. C'est ainsi qu'ils ont oublié d'interroger les parents d'une amie de classe, qui m'avaient invité à une fête d'anniversaire, parce qu'ils soupçonnaient que quelque chose clochait chez moi. Leur fille m'accompagnait souvent de la villa de ma grand-mère jusqu’à l'école et j'avais osé un jour lui raconter certaines des choses qui m'étaient arrivées. La fillette fut tellement impressionnée qu'elle raconta tout à ses parents. Ceux-ci voulaient savoir qui j'étais et ils m'invitèrent. Je me laissai aller, probablement parce que j'avais atteint les limites de ma capacité à encaisser, et je leur racontai des histoires qui leur firent dresser les cheveux sur la tête. Ils comprirent qu'une enfant de dix ans ne pouvait pas raconter de telles histoires à moins de les avoir vécues. Très inquiets, ils l'avaient signalé à la directrice de l'école. Malheureusement, celle-ci informa ma grand-mère. Je fus punie de mon indiscrétion et je disparus un mois avant la fin de la quatrième année. Je n'en suis plus certaine, mais les parents de mon amie de classe se souviennent encore spécifiquement de cela parce qu'ils avaient cru que j'avais été confiée à la protection de la jeunesse et que j'étais alors en sûreté ailleurs. Ils comprirent, immédiatement, lorsque j’apparus dans la presse, que je n'avais reçu aucune aide. Je comprends maintenant pourquoi mes parents m'avaient repris à Gand : ce n’est pas parce que je les avais convaincus, mais parce que cela devenait trop dangereux à Knokke. Ma grand-mère fulminait et elle me jeta finalement dehors avec ma petite valise parce que j'avais contrecarré ses plans. Dès que j'eus quitté Knokke, les rumeurs s'arrêtèrent et la consommation des enfants put continuer sans problèmes.

La BSR n'a pas estimé que ces témoins valaient la peine d'être entendus.

Quelques jours plus tard j'apprends que Carine Dellaert avait des amies de classe qui la surnommaient également Clo. L'une d'elle confirme que peu de gens la connaissaient sous ce surnom et qu'elle m’a cru dès qu’elle m'a entendu parler d'une certaine Clo. La description que j'en faisais correspondait également. Le parquet de Gand a pourtant le culot d’affirmer que Clo n'a peut être jamais existé et qu’il ne s’agit certainement pas de Carine…

Des mois plus tard, une vieille femme vient me trouver et me confirme qu'une autre petite victime que j'ai citée, est décédée dans des circonstances très suspectes. Parfois j'espère encore qu'un matin je vais me réveiller et découvrir que tout cela n'était qu'un cauchemar.

Ces témoins n'ont jamais été auditionnés et après ce qui m'est arrivé, ils n'osent plus parler ouvertement. Je les comprends, bien que je me sente souvent révoltée de ne pas pouvoir convaincre les gens de témoigner et de se libérer de leur secret, mais je ne les y force pas. J’admets que les gens aient peur de reconnaître qu'ils me connaissent ou de me donner raison sur des points bien précis. Finalement les signaux dans la presse sont flagrants : quiconque m'approche a des ennuis.

Pour compenser, je me rallie au mouvement " Breek De Stilte ", constitué par des citoyens vigilants et par les victimes des dysfonctionnements de la justice et du système politique. Bien que les problèmes semblent très éloignés les uns des autres, les similitudes sont poignantes. La manière dont les enquêtes sont sabotées, dont les témoignages sont déformés ou étouffés, dont les commanditaires ne sont jamais inquiétés, dont les enquêteurs intègres sont déchargés dès que possible… Les victimes de la bande de Nivelles, le frère du docteur Van Noppen, le contrôleur du trafic d'hormones qui fut assassiné, les parents des enfants disparus et assassinés, tous se heurtent à un mur de silence, de désintérêt et de désinformation. Nous sommes plus forts en groupe, et nous essayons de soutenir tous ceux qui ont été confrontés aux mêmes difficultés et de mobiliser la population. Il est enrichissant de constater qu'il existe encore des idéalistes. C'est un soulagement aussi de ne plus devoir se battre seul, mais de se sentir soutenu par un groupe de personnes qui se tiennent derrière vous. Les victimes ne se laisseront plus isoler, et c'est très bien.

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface