Chapitre 86 

 
Au moment où je désespère de retrouver ma maison, Tony peut partir et les gens de la BSR de Bruxelles se préparent à me ramener chez moi.

Danny se tient tranquille dans la voiture. Sa nervosité habituelle a disparu. Je suis fatiguée de m’être battue et il le sait. Se sent-il également coupable, frustré ? C’est lui qui a décidé de renier l’adjudant De Baets, pour se plier aux caprices du commandant Duterme. Je n’ai aucune compassion pour lui, car je sais qu’aussi touché qu’il puisse être maintenant, il m’oubliera vite. Par contre, je n’oublierai jamais comment moi j’ai été traitée.

Erwin se tient sur le pas de la porte, il m’embrasse et je ne me retourne pas pour voir les flics s’éclipser à la hâte.

Je ne suis pas heureuse des aveux de Tony, j’ai trop de chagrin pour cela. Je pense à ma mère et à mon père qui ont permis cette souffrance et qui n’ont jamais fait preuve du moindre regret. Ils mentaient dans la presse : " Mais non, Tony n’avait pas la clé, on ne savait rien ! " et ils me déclaraient folle.

J’ai tellement dû me battre pour être crue, et juste au moment où ce con de proxénète confirme une partie importante de mes déclarations, ils clôturent les dossiers. Je n’ai plus aucune envie d’informer quelqu’un. Cela me paraît tellement inutile.

Mais Douglas m’appelle et après une courte hésitation, je lui raconte que Tony a avoué. Il réagit avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas. Il attire mon attention sur le fait que je détiens maintenant une certaine forme de reconnaissance. Je soupire. Mes parents ont déposé une plainte en diffamation et calomnie et ont introduit une demande de droit de visite pour leurs petits-enfants. J’ai d’autres soucis en tête.

Douglas appelle ma mère. Il lui annonce d’un ton flegmatique que Tony est passé aux aveux. Il y a un silence sur la ligne puis elle dit - sans difficulté respiratoire – " C’est impossible " et elle claque l’appareil. Quand Douglas me raconte cela, je souris. J’espère qu’elle passera une nuit d’insomnie.

Le Morgen est le seul journal qui met les aveux à la une. Le reste de la presse n’y consacre que peu d’attention. Que le diable les emporte. Je suis vaincue, j’abandonne, j’ai perdu, c’est bon ?

Mercredi 29 avril 1998.

Aujourd’hui le substitut De Rouck a créé un précédent. Dorénavant un violeur peut reconnaître avoir abusé d’un enfant de toutes les façons possibles, entre ses douze et seize ans, avec l’assentiment de ses parents - ce dont certaines de ses amies témoignent - sans être puni. Au contraire, il s’agit simplement d’une " relation " avec une gosse de douze ans, et tout est en ordre.

C’est plus qu’un coup bas. C’est ridiculiser toutes les victimes d’abus sexuels. Dans quel siècle vivent ces gens-là ? Le siècle du travail des enfants, le siècle du "Ich habe es nicht gewust", le siècle où les abus sexuels peuvent continuer pour autant que cela ne crée pas de désordre. Je secoue tristement la tête. Aujourd’hui le téléphone ne se taira pas : tous ceux qui me soutiennent appellent, tous ces gens qui savent par quel enfer je suis passée, tous ces gens qui ne le savent pas mais qui se l’imaginent sans peine.

A partir d’aujourd’hui, les victimes d’abus sexuels sont déclarées hors la loi. De plus en plus de gens m’écoutent, sont ahuris d’apprendre ce qui s’est passé, et je ne me bats plus seule mais avec des gens de l’équipe de De Baets, Connerotte, Bourlet et beaucoup de gendarmes et de policiers intègres comme Suys de la police judiciaire, qui finit par abandonner le combat suite à la suite de tracasseries sans fin. Le nombre de personnes qui se sont rendu compte de la complicité arrogante des gens assis à des postes confortables dans la magistrature, la politique et l’administration, ne cesse de croître. Je ne crois pas à un grand complot. Mais je ne crois pas non plus à l’orchestre du Titanic jouant obstinément tandis que le bateau coule. Les gens sont contraints de prendre conscience de la manière dont le monde – leur monde moderne et civilisé – fonctionne. De plus en plus de personnes partagent mon opinion. Il est temps de s’apercevoir que l’abus sexuel, individuel ou en groupe, organisé ou pas, est une maladie de civilisation, un cancer que nous ne pouvons plus cacher. Les enfants sont devenus de la marchandise que nous pouvons utiliser dans des slogans ou exhiber sur des affiches. Les enfants sont vendus, au propre et au figuré, parce que les adultes y trouvent du profit, jamais inversément.

Les institutions et la masse ne veulent pas entendre, ne veulent rien changer et ne veulent pas en prendre conscience. Les individus oui.

Patrick De Baets et son équipe. Annemie Bulté, Douglas De Coninck, Karel Pyck, Tiny Mast, Patsy Sörensen, le commissaire Suys, Paul Bottelberghs, Marc Reisinger, Tania, Bie, Erwin mon amour, Connerotte, Bourlet, Chantal, Chantje, Nathalie, Bea, Miguel, Marika, Tony M., An, Sanne, Dirk et Paul, Annie, Anke, mes collègues, les témoins- X et Carine Hutsebaut, les gendarmes anonymes qui me soutiennent et qui veillent à ce que les informations ne soient pas perdues, Christine Mussche, les journalistes qui ont écouté de façon intègre mon histoire et qui essaient de la raconter d’une manière non sensationnelle, Liliane Moermann, Frans Lozie et Vincent Decroly d’Ecolo, Patrick Moriau, des parents et des chefs scouts, Marie-Jeanne Van Heeswijck, Ruf et tous ces anonymes que je ne peux pas dénombrer tant ils sont nombreux et que je me sens débordée.

En parlant, j’ai choisi une voie difficile. Je savais que je serais exclue, que je serais déclarée folle et traînée dans la boue. Pourtant j’ai fait ce que j’avais à faire, parce que ce n’était pas tant un choix qu’une force qui me poussait. J’ai le sentiment très fort d’avoir, malgré tous les aspects négatifs, rapproché les uns des autres, ces gens qui exigent plus de la vie et qui ne veulent pas continuer à écouter l’orchestre tandis que le bateau sombre. Le respect et la dignité, la générosité, le combat pour l’autre même si l’on sait que cela peut être lourd de conséquences pour sa vie ou nuire à sa carrière, le désintéressement… l’amour profond et le respect de la vie. La vie d’un enfant, d’un adulte, de chaque être vivant. J’ai rencontré ces gens et ils ont ajouté tant de valeur à ma vie. Ces personnes m’ont rendu ce que les autres – les gens hautains et la masse conservatrice – m’avaient enlevé. Elles m’ont redonné confiance en la vie, en l’âme des hommes et de l’humanité. Je suis devenue une femme riche d’elle-même, complète. Pour la première fois, je me sens protégée, et je sais que j’ai choisi la bonne voie.

Vous aussi, qui voulez m’écouter, vous aussi, vous avez choisi la bonne voie. Avez-vous peur de vous rendre compte que certains de vos semblables sont capables de maltraiter odieusement des enfants, préférez-vous fermer les yeux et oublier ? Je peux le comprendre. Vraiment. Cela semble impossible à croire, vous pouvez même franchement penser que je suis folle et que je suis une affabulatrice incroyable. Mais je ne serai pas le dernier témoin. Chaque jour des enfants naissent qui seront comme moi forcés de vivre ça, parce que des incrédules les laissent tomber. Chaque jour, des enfants, ici et là, subissent la même chose. Beaucoup ne survivent pas, mais certains, comme moi, deviennent adultes. Plus grand sera le nombre de personnes qui osent écouter, plus grande sera la possibilité qu’ils parlent.

Enfants, adultes qui avez souffert comme moi, ne vous taisez pas ! Se taire c’est pour les bourreaux. Libérez-vous, aidez-nous à porter votre fardeau. Vivez !

Le plus fou c’est que personne ne réagit de façon indignée au jugement de Madame De Rouck si ce n’est mon avocat, les journalistes du Morgen et Marc Reisinger. Le citoyen vigilant est K.O., je suppose.

Quelques semaines plus tard, le parquet de Gand suit et ferme définitivement les dossiers, classe les aveux de Tony comme un fait divers et envoie une dernière ruade. Ils admettent que j’ai été abusée sexuellement mais que les faits se sont passés avec "d’autres gens" et dans "d’autres endroits". C’en est presque risible. Est-ce que ces messieurs-dames de Gand pourraient me dire qui m’a abusée ? Prétendraient-ils qu’il existerait un autre réseau ? Pourquoi suis-je obligée de rire de choses qui sont seulement tristes ?

Cela doit suffire, déclare le procureur Soenen – et en disant cela, il répète presque mot pour mot une déclaration d’Anne Tilly, Procureur général de Liège. Et c’est la dernière chose que j’ai lue dans la presse à ce sujet.

Préface

Epilogue

Chapitre 13

Chapitre 23 

Chapitre 28

Chapitre 63

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 79

Chapitre 83

Chapitre 84

Chapitre 85

Chapitre 86

Chapitre 89

Postface