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Du
"tous pourris" au "tous pédophiles"
L'article paru dans ces
pages le 20 février cumule tous les poncifs et les mensonges sur un sujet
complexe. Et nous conduit tout droit à une inquiétante régression.
Par FLORENCE RAULT ET PAUL BENSUSSAN
Florence Rault est avocate
à la cour de Paris. Dernier ouvrage paru: "le Fonctionnaire et le Juge
pénal" (éd. Société des acteurs publics, 1997).
Paul Bensussan est psychiatre, expert auprès des tribunaux. Dernier ouvrage
paru: "Inceste, le piège du soupçon" (éd. Belfond, 1999)
Le vendredi 2 mars 2001
On ne doit pas, au nom d'une
innocence bafouée,
en meurtrir une autre. Sait-on qu'aujourd'hui des centaines de fausses
allégations sont portées à la connaissance des parquets?
Sous le titre "Viols d'enfants:
tous coupables", Jacques Généreux, économiste et professeur à l'IEP de
Paris, s'est livré, mardi dans Libération, à une vigoureuse dénonciation
du "silence" qui entoure les actes de pédophilie, estimant qu'il y avait
"complicité de crime" jusqu'au plus haut niveau de l'Etat. Il préconisait
un effort plus systématique pour "reconnaître" les témoins et pour informer
les enfants scolarisés de leurs droits. On lira ci-contre une réaction
à son texte et la réplique de Jacques Généreux.
ystérie et fantasme prennent
le pas sur la raison et le traitement civilisé de la pédophilie. Au point
de remettre en cause désormais l'indéniable progrès qu'avait constitué
la sortie du "phénomène pédophile" du territoire du non-dit. Les accusations
portées à l'encontre de Daniel Cohn-Bendit et de nombreuses personnalités
donnent lieu à une polémique pathétique et préfigurent l'accusation majeure
qui menacera demain les hommes politiques: après le "tous pourris", le
"tous pédophiles". Elles illustrent la tendance de notre société du spectacle
et de la bonne conscience à s'en remettre aux seuls outils qui semblent
désormais fonctionner: les médias et la justice. Or, traiter d'un problème
aussi complexe à l'aide du triptyque: émotion, surenchère, judiciarisation
exclusive, nous conduit tout droit à une inquiétante régression.
Dans ces colonnes, paraissait mardi 20 février une page signée de Jacques
Généreux, intitulée "Viols d'enfants: tous coupables". Cet article, sûrement
plein de bons sentiments, est choquant. Par la gravité des accusations
qu'il véhicule: les viols d'enfants seraient moins réprimés dans notre
pays que de simples atteintes à la propriété privée. Mais aussi par la
crudité des propos qui y sont tenus: "Vaut-il mieux recruter des juges
ou apprendre à nos enfants à sucer sans pleurer?"
Quand on connaît un peu le sujet, le propos n'en apparaît que plus déplacé.
Non seulement il réussit l'exploit de cumuler en quelques lignes tous
les poncifs et contre-vérités sur la pédophilie, mais encore, écrit par
un économiste, il en devient véritablement obscène, au sens le plus littéral
du terme. Ob-scène, hors de la scène, hors du champ... de compétence.
Il faut cesser de délirer. Et, lorsque l'onaccuse
de complicité de crime "les recteurs d'académie, les évêques, les ministres...
les élus et jusqu'au président de la République", il s'agit bien de délire:
"grande agitation causée par les émotions, les passions" (Petit Larousse).
Ce n'est pas la voie de la raison, de la vérité, ni du droit, ni même
celle de l'objectif affiché: la protection de l'enfance. Le traitement
de l'affaire de Cormeilles est la navrante démonstration de ce que le
droit s'incline sous la pression du moralisme ambiant, du consensus et
de la recherche du sensationnel.
Et pourtant, rien n'est jamais si clair, si manichéen. Non, nous ne sommes
pas "tous coupables!". La réalité est plus complexe. La recherche de la
vérité (historique, judiciaire, psychologique?) nécessite intégrité, mais
aussi perspicacité, technicité, compétence et surtout moyens. Le travail
des professionnels de l'enfance comme celui des juristes est suffisamment
difficile pour ne pas être à ce point caricaturé et déprécié. Il convient
de rappeler que la France est l'un des pays les plus répressifs en matière
d'abus sexuels sur mineurs.
Mais aussi et surtout, nous sommes dans un Etat de droit. On ne doit pas,
au nom d'une innocence bafouée, en meurtrir une autre. Sait-on qu'aujourd'hui
des centaines de fausses allégations sont portées à la connaissance des
parquets? Sait-on que l'accusation d'inceste progresse de façon très inquiétante
dans les divorces conflictuels (près de un sur quatre, selon certains
magistrats)?
Même si, comme le déplorent bon nombre d'associations dites de protection
de l'enfance, la plupart de ces accusations débouchent sur des classements
sans suite, non-lieux ou relaxes, il est fallacieux d'interpréter ces
données en termes de complot ou de complicités. Ce d'autant que, bien
souvent, sous le coup de l'émotion, de la pression, de la peur de passer
à côté d'un abus réel, la justice a bien du mal à remplir son rôle. Pour
une condamnation justifiée, combien de vies brisées, de carrières anéanties,
de suicides?
Si l'on considère que le fait pédophile nécessite (et c'est notre avis)
le traitement judiciaire du crime qu'il constitue, il faut alors en respecter
les contraintes: sérénité, contradictoire, présomption d'innocence. Il
y faut des moyens et de la compétence. Une telle approche est indispensable
dans un domaine, par essence complexe, relatif et incertain, où la question
de "parole de l'enfant" est essentielle.
Nous ne sommes, hélas! pas si loin des excès anglais de l'été dernier,
provoqués par la presse de caniveau, et pourtant fortement stigmatisés
de ce côté-ci de la Manche. Non, la protection de l'enfance n'a pas besoin
de la "loi de Lynch" (1).
(1) Du nom de ce fermier américain qui, durant la guerre de sécession,
avait formé un petit groupe de justiciers et appliquait une justice expéditive.
D'où le terme de lynchage.
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